The Art of Self Defense

Réalisation : Riley Stearns

Scénario : Riley Stearns

Directeur de la Photographie : Michael Ragen

Montage : Sarah Beth Shapiro

Musique : Heather McIntosh

Cheffe Décoratrice : Charlotte Royer

Direction Artistique : Chad Blevins

Production : Camille Bertrand, Lisa Ciuffetti, Andrew Karpen, Andrew Kortschak, Munika Lay, Cody Ryder, Kent Sanderson, Stéphanie Whonsetler, David Zellner, Nathan Zellner

Pays : USA

Durée : 1h44

Sortie VOD le 10 novembre 2019. Sur Netflix depuis le 11 novembre 2021.

Acteurs Principaux : Jesse Eisenberg, Alessandro Nivola, Imogen Poots, Steve Terada, David Zellner, Phillip Andre Botello, Jason Burkey, Mike Brooks

Genre : Comédie noire satirique

Note : 8/10

Depuis le succès de Problemos, Netflix semble avoir compris que donner une seconde chance à des films atypiques qui n’ont pas rencontré le succès lors de leur exploitation était une voie porteuse. C’est une moindre consolation qui permet, à défaut d’une exploitation en salles, de faire découvrir au plus grand nombre ce remarquable The Art of Self Defense. Deuxième long de Riley Stearns, le film nous plonge dans le quotidien de Casey, comptable introverti de 36 ans qui mène une vie solitaire jonchée d’humiliations. Alors qu’un soir, il sort acheter de la nourriture pour son petit teckel, il est agressé par un gang de motards. Traumatisé, il cherche un moyen de se défendre lorsqu’il tombe sur le cours de karaté du mystérieux Sensei. L’homme a réussi à rassembler autour de lui une véritable cour d’adeptes pour qui l’art martial est devenu un véritable mode de vie, et une façon d’acquérir de l’assurance. Sensei prend vite Casey sous son aile, décidé à faire de lui un homme qui impose son emprunte partout où il passe. A mesure de son apprentissage, l’élève dévoué découvre un tout autre monde dans lequel il se sent mieux. Mais son intelligence lui souffle que quelque chose de pas net se trame dans le dojo de Sensei.

The Art of Self Defense est une comédie satirique posée qui joue de la dérision et de l’humour noir dans une interactivité constante avec le spectateur, menée par un trio d’acteurs épatant et un scénariste/réalisateur en contrôle total. S’il prend un canevas de parcours initiatique, Riley Stearns prend à revers tout ce qu’on pourrait s’attendre à voir dans ce type de parcours. L’élément perturbateur et la rencontre du mentor devraient d’ordinaire enclencher un récit linéaire pavé d’étapes à franchir (les gardiens du seuil) qui mèneraient au dépassement et à l’accomplissement du héros. Le scénariste/réalisateur représente ces étapes de façon très claire – et rassurante – par les différentes ceintures délivrées par Sensei. En fait, cette voie toute tracée dissimule le scénario élaboré par Sensei, dont le but n’est pas de faire du héros une version accomplie de lui-même, mais sa copie conforme : un modèle de mâle alpha respecté de tous. Nous pouvons ressentir le sentiment de libération de Casey à mesure qu’il se conforme au programme, mais le ton satirique du récit installe un recul suffisant pour titiller notre intelligence, et celle du personnage. Dès lors, un rapport de complicité, qui dessine peu à peu la suite de l’histoire hors des sentiers battus.

Mais cet habile détournement a un but bien précis. Le film de Riley Stearns est construit sur des stéréotypes, pour dénoncer l’efficacité de ces stéréotypes dans le contexte actuel. Sensei a beau personnifier (à travers un Alessandro Nivola charismatique et décalé) la stabilité et le contrôle, il énonce des règles arbitraires qui paraîtront absurdes à toute personne extérieure au système, ou qui élabore un minimum de réflexion (pour être un homme, il faut parler allemand, posséder un chien agressif allemand, écouter du métal etc…). Son emprise est pourtant réelle sur les personnes vulnérables, qu’ils soient des hommes ou des femmes, de toute appartenance ethnique. Avoir incorporé un personnage féminin dans le dojo (joué par l’attachante Imogen Poots) est une autre preuve de l’intelligence du scénario de Stearns, tout comme le choix de disciples d’ethnies différentes. Il place d’emblée le propos au-delà de la question identitaire (raciale ou sexuelle) qui parasite tout débat médiatique contemporain, pour la poser sur le terrain des valeurs et du pouvoir. Le karaté est un système vertueux détourné par Sensei, qui y plaque son système de valeurs, des stéréotypes séduisants. Mais ces stéréotypes sont aussi séduisants parcequ’ils sont profondément ancrés dans la société. En prenant le temps de vivre avec Casey, nous avons vu que ce système ne s’appliquait pas qu’au dojo de Sensei, mais à l’entièreté du monde dans lequel il évolue. Ce qui ne laisse que peu de choix à Casey, soit emprunter le chemin tracé par Sensei, soit demeurer effacé et humilié pour le reste de sa vie. Aidé par Jesse Eisenberg dans un rôle taillé sur mesure, Riley Stearns porte son Casey avec conviction, offrant un contrepoids à la vision écrasante de Sensei et de la société moderne. Il met en exergue la schyzophrénie d’un monde qui fustige à tout va la stéréotype de la masculinité toxique tout en donnant des signaux permanents qu’il n’abandonnera pas le modèle du mâle alpha comme parangon de réussite du chromosome XY.

Il en ressort un constat radical que seule une comédie noire bien menée pouvait faire passer correctement. Lorsque des règles (même de bon sens) sont instrumentalisées dans un but constant de soumission, il n’y a pas de règle, et donc plus de fair-play. Le combat se place donc à un autre niveau, celui du pouvoir, un chemin que doit emprunter Casey, pour l’abandonner et achever son propre parcours de libération. La réalisation de Riley Stearns, très centrée sur les interactions, ne manque pas de mettre en valeur les rapports de force non verbaux, les attitudes physiques, le langage corporel et les non-dits, dans une direction d’acteurs étudiée, qui fait ressentir tout le poids de cette soumission, mais aussi son caractère sournois. The Art of Self Defense met à jour ces pressions et offre un début de réflexion sur la façon de les combattre. Il veut restituer l’esprit du karaté, une métaphore à peine voilée de la restitution du sens, de la valeur et du collectif dans un jeu global gangréné par les rapports de pouvoirs. En accordant à son héros la confiance nécessaire pour transcender son statut de perdant sans devenir Sensei, il fait preuve d’un grand optimisme. Car les signaux contraires demeurent omniprésents et le combat contre les stéréotypes masculins est encore loin d’avoir investi le débat médiatique.

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