Nobody

Réalisation : Illya Naishuller

Scénario : Derek Kolstad

Directeur de la Photographie : Pawel Pogorzelski

Montage : William Yeh, Evan Schiff

Musique : David Buckley

Direction Artistique : Khali Wenaus

Chef Décorateur : Roger Fires

Production : Kelly McCormick, David Leitch, Braden Aftergood, Bob Odenkirk, Marc Provissiero

Pays : USA

Durée : 1h32

Sortie en salles le 02 juin 2021

Acteurs Principaux : Bob Odenkirk, Aleksey Serebryakov, Connie Nielsen, Christopher Lloyd, RZA, Michael Ironside, Colin Salmon, Billy MacLellan

Genre : Action

Note : 7/10

Après une saison 5 surprenante qui l’a portée au niveau de Breaking Bad, Better Call Saul s’est éclipsée jusqu’en 2022 pour préparer son bouquet final. Mais Bob Odenkirk a pu s’offrir une petite récréation en marge du tournage de sa série, ce qui devrait un peu atténuer cette longue attente. Révélé par les sketchs du Mr. Show with Bob & David qu’il partageait avec David Cross (le Tobias Funke de Arrested Development), Odenkirk avait pu confirmer ses talents comiques avec Saul Goodman et monter en gamme dans le drame grâce à Jimmy McGill (ou vice versa). Nobody en fait maintenant un héros d’actioner, et si la mayonnaise prend si bien, c’est probablement parcequ’il ne désapprend rien de ce qu’il a acquis. L’acteur s’est entraîné pendant un an et demie pour ne pas avoir a être doublé pendant les nombreuses scènes d’action qui ponctuent le film. Ajoutant à sa palette un jeu bien plus physique, il parvient à donner à son personnage une tonalité à la fois sombre et légère. Le pré-générique est du Odenkirk à 100%, et on retrouvera parfois, au tournant de deux scènes d’actions gonflées à la testostérone, quelques moments à l’air de rien, qui ne peuvent vous empêcher de sourir.

Si l’idée de Nobody vient de l’acteur, c’est Ilya Naishuller, réalisateur du nerveux Hardcore Henry qui se l’approprie et la tourne dans tous les sens, avec la complicité de Derek Kolstad, le scénariste des John Wick. le réalisateur y intègre la mafia russe et une joyeuse bande de vétérans, le plonge dans une bassine d’adrénaline, pas mal de violence gratuite assumée et lui retire toute contamination au premier degré. L’argument de départ et l’acteur principal pourraient en faire un sous Breaking Bad ou un Revenge movie basique, mais c’est là que nous sommes pris de revers. Dans l’esprit, Nobody est bien plus proche d’un film d’action coréen qu’on aurait mixé à du bon Jason Statham. Naishuller emprunte même par moments les allures stylistiques d’un Winding Refn, mais sans trop s’attarder. L’essentiel est de ne pas se prendre la tête et de passer un bon moment. Le contrat est plus que rempli. Il permet même d’offrir à Christopher Lloyd un rôle totalement improbable, qu’il s’approprie avec panache malgré ses 82 printemps. Une bonne friandise à déguster en salles, pour se dérider un peu entre deux drames à Oscars.

Billie Holiday, une Affaire d’Etat – The United States vs. Billie Holiday

Réalisation : Lee Daniels

Scénario : Suzan-Lori Parks, d’après Johann Hari

Directeur de la photographie : Andrew Dunn

Montage : Jay Rabinowitz

Musique : Christopher Bowers, Lynn Fainchtein

Chef Décorateur : Daniel T. Dorrance

Direction Artistique : Félix Larivière Charron, Carolyne de Bellefeuille

Costumes : Paolo Nieddu

Pays : USA

Durée : 2h08

Sortie en salles le 02 juin 2021

Production : Jordan Fudge, Jeff Kirschenbaum, Joe Roth, Tucker Tooley, Pamela Oas Williams, Lee Daniels

Acteurs Principaux : Andra Day, Trevente Rhodes, Rob Morgan, Tone Bell, Garrett Hedlund, Miss Lawrence, Natasha Lyonne

Genre : Biopic, Thriller

Note : 7/10

La vie de la chanteuse Billie Holiday fut un véritable cauchemar. Née trop tôt pour vivre réellement l’émancipation des femmes et connaître le mouvement des droits civiques, elle se trouvait doublement du mauvais côté de la barrière lorsque sa carrière explosa, et même jusqu’à sa mort en 1959. Elle aurait pu faire profil bas, comme le fit par exemple Ella Fitzgerald, mais la chanteuse s’entêtait à interpréter Strange Fruit, chanson tirée d’un poème d’Abel Meeropol qui décrivait de façon crue les lynchages contre les noirs qui atteignaient alors leur pic aux Etats-Unis. La popularité de la chanteuse permet à la chanson de voyager et d’émouvoir, ce qui n’est pas du goût du gouvernement américain. Ayant conservé des traumatismes liés à son enfance, Billie est coutumière de l’usage des drogues, ce qui offre au chef du bureau des narcotiques du FBI Harry Anslinger une fenêtre en or pour la mettre hors d’état de nuire à l’image de l’Amérique. Il envoie le jeune agent Jimmy Fletcher en mission pour la détruire. Entre la surveillance de son gouvernement, les démons de la drogue et ses piètres choix de compagnons, la chanteuse est plus seule que jamais. Mais elle fait tout pour garder la tête haute et continuer de chanter.

S’il y’a une raison pour ne pas louper ce thriller inspiré d’une partie de la vie de Billie Holiday, c’est Billie Holiday elle-même. Un combat qui a ses partisans et qui a pu gagner des batailles peut-être mené avec détachement, mais celui qu’a menée la chanteuse (et qui fut repris de façon bien plus engagée par Nina Simone) ne pouvait alors que mettre en danger sa vie. Le réalisateur Lee Daniels (le Majordome) décrit très bien que les noirs qui réussissaient alors étaient ceux qui avaient intégré la soumission et que les WASPs utilisaient comme des outils pour servir leurs fins, ce qui fait d’elle une exception notable parmi eux, et une des figures qui rendit possible les progrès gagnés à la fin des années 60. S’il sait mettre en valeur le charisme de son héroïne, Daniels sait aussi montrer ses côtés sombres, qui sont nombreux. Ils sont aussi totalement assumés, car Billie Holiday refusait en tout point de se considérer comme une victime. Son rapport à la drogue est abordé frontalement, dans le même ton que pour Chet Baker (Ethan Hawke) dans le très bon Born to Be Blue. Mais Billy Holiday vs. The USA aurait gagné à avoir une conclusion aussi concise et suggestive que le film de Robert Budreau. Dans sa dernière partie, il vire un peu trop au biopic et prend un ton plus convenu.

La scène de la découverte d’un lynchage filmée en plan séquence qui enchaîne sur l’interprétation complète de Strange Fruit sur scène, avec les enjeux qu’on connaît, aura entre temps à elle-seule justifiée la vision de ce film, qui a révélé la chanteuse Andra Day en tant qu’actrice. Au-delà de ses luttes, espérons que ce film pourra faire re-découvrir au plus grand nombre le répertoire d’une chanteuse de jazz au talent exceptionnel.

Sans un bruit 2 – A Quiet Place Part 2

Réalisation : John Krasinski

Scénario : John Krasinski, Brian Woods

Directeur de la Photographie : Polly Morgan

Montage : Michael P. Shawver

Musique : Marco Beltrami

Chef Décorateur : Jeff Gonchor

Directeur Artistique : Christopher J. Morris

Son : Michael Barosky, Ethan Van Der Ryn, Eric Aadahl

Pays : USA

Durée : 1h37

Sortie en salles le 16 juin 2021

Production : Michael Bay, Andrew Form, Bradley Fuller, John Krasinski

Acteurs Principaux : Emily Blunt, Millicent Simmonds, Noah Jupe, Cillian Murphy, John Krasinski, Djimon Hounsou, Scoot McNairy

Genre : Drame Horrifique, Survival

Note : 7,5/10

Sans un Bruit 2 est d’emblée sympathique pour nous avoir évité un embarrassant Sans 2 Bruit, et surtout pour ne pas avoir échoué sur une plateforme de VOD. Le film devait à l’origine sortir le 18 mars 2020 et fut plusieurs fois reporté, mais le voilà à point nommé pour accompagner la réouverture des salles. On peut remercier Paramount Pictures qui assure la distribution en France pour avoir fait preuve d’autant de patience car à la vision de ce second volet du survival silencieux de John Krasinski, il est d’une grande évidence qu’une salle de cinéma est le terrain naturel d’un film de cette trempe. On imagine que l’acteur-réalisateur a du prendre un grand plaisir à faire naître cette suite, de par le défi que le premier avait constitué. Il reprend la même formule d’un drame intimiste en quasi temps réel, traversé de scènes horrifiques et reposant sur plusieurs montées en puissance. Mais contrairement aux règles des suites, il n’y aura pas de surenchère. Tout au plus la scène d’ouverture, bien plus spectaculaire que la déjà très bonne scène d’ouverture du premier, offrira une mise en bouche punchy dans la veine de La Guerre des Mondes de Spielberg. A l’instar de la série des Destination Finale, un début percutant semble être une des marques de fabrique de cette nouvelle franchise, mais nous reviendrons aussitôt après au silence plombant et à la mélancolie post-apocalyptique du premier volet.

La véritable montée en puissance est dans le travail de développement effectué sur un synopsis très fin. Alors que dans le genre, on voit de plus en plus une succession de péripéties bavardes se succédant sans réels développements, cette suite repose encore bien plus que son prédécesseur sur sa maestria à étirer le temps, focaliser sur les détails, mettre en valeur le moindre son (le mixage sonore est partie intégrante de l’horreur), jouer sur l’espace, exploiter dans ses derniers retranchements chacune de ses situations. Nous aurons ainsi, en plus du gros morceau d’ouverture, deux climaxs parfaitement exécutés, reposant tous deux sur un montage alterné qui semble avoir été storyboardé, tant il est abouti. Alors qu’au bout du premier climax, le souffle semble tomber dans une intrigue annexe plus dispensable, la seconde montée nous prend à revers pour terminer le film de façon puissante et sans fioritures. Il n’y a pas de hasard dans cette efficacité, mais un travail visible. Sans un Bruit proposait de bonnes idées de réalisation pour tenir en haleine en préservant le silence. Sans un bruit 2 en prend acte et passe à la vitesse supérieure. Le score tantôt mélancolique, tantôt horrifique, de Marco Beltrami accompagne très bien cette deuxième aventure de notre famille de survivants, rejointe pour l’occasion par Cillian Murphy, qu’il est bon de revoir dans une atmosphère post-apocalyptique (sans 28 jours plus tard, le survival ne serait pas où il est aujourd’hui). Ce nouvel opus n’entend pas être un chef d’oeuvre du genre, mais il assied une franchise originale qui avance avec une grande assurance.

Promising Young Woman

Réalisation : Emerald Fennell

Scénario : Emerald Fennell

Directeur de la Photographie : Benjamin Kracun

Montage : Frédéric Thoraval

Assistant Réalisateur : Michael T. Meador

Musique : Anthony Willis

Chef Décorateur : Michael Perry

Direction Artistique : Liz Klokzkowski

Pays : USA

Durée : 1h48

Sortie en salles le 26 mai 2021

Production : Emerald Fennell, Ben Browning, Ashley Fox, Tom Ackerley, Josey McNamara, Margot Robbie

Acteurs Principaux : Carey Mulligan, Bo Burnham, Alison Brie, Laverne Cox, Alfred Molina

Genre : Drame

Note : 6,5/10

Suite au viol de sa meilleure amie, Cassie a quitté la fac de médecine pour s’occuper d’elle, mais elle n’a pas pu empêcher son suicide. Depuis, Cassie a perdu toute ambition et elle passe son temps à piéger les hommes dans les bars, feignant d’être ivre pour qu’ils la ramènent chez eux et se fassent prendre en train de fauter. La reconnexion avec ses années de médecine va démarrer une croisade vengeresse autrement plus personnelle.

Première réalisation de l’actrice Emerald Fennell (Scénariste sur Killing Eve), Promising Young Woman est un cas d’école de film qui joue sur tous les tableaux sans savoir vraiment où il va. Promising Young Woman est-il une comédie? Non. Il est traversé d’un humour satirique qu’on ne peut pas nier, d’un humour noir teinté du désespoir de son héroïne et d’un ton post-moderne pop à la « on me la fait pas ». Mais dès lors qu’on saisit l’enjeu du film, cet humour devient amer et chaque nouvelle incursion dans la comédie échoue. Est-ce un rape & revenge? Oui et non. La vengeance est abordée moins frontalement et de façon plus édulcorée que dans le genre. Nous serions plus dans une variation de Kill Bill (et de La mariée était en noir) sur le thème du viol, avec cette liste emprunté aux films de Tarantino et ces clins d’oeil adressés à la caméra. Comme pour la mariée incarnée par Uma Thurman, la vengeance n’est pas une fin en soi, mais le symptôme d’un vide psychologique qu’elle n’arrive plus à combler. Bien que Cassie ait l’impression de contrôler ses actes, son avancée est chaotique.

Est-ce un film qui dénonce la culture du viol? Oui, mais sur un point de vue biaisé, celui de la victime (par procuration). Il met plutôt en avant le ressenti d’une personne dépossédé de son contrôle sur sa vie. La première vengeance de Cassie, celle qui vise à piéger les hommes, lui permet de reprendre le contrôle et de se rassurer via une idée générale « Les hommes, c’est l’ennemi ». Ce n’est que l’irruption d’un nouvel élément qui brisera cette certitude et lui fera prendre conscience que son problème doit adopter une solution particulière. Dès lors, sa vengeance ciblera les acteurs du drame de son amie. Nous sommes alors sur un niveau « Tous contribuent à faire perdurer cette culture ». Un dernier retournement, lors d’une scène véritablement dramatique, l’amènera à sacrifier totalement sa personne à sa mission. Dès lors, le sujet est le désespoir de Cassie, qui n’a plus de certitude réelle et qui tente une dernière fois de regagner ce contrôle dont elle a été totalement dépossédée. La conclusion de l’histoire, de son point de vue, est donc ce qui peut le plus se rapprocher d’une victoire, mais les allures de happy end de ce final sont douteuses.

Promising Young Woman est un film sur la force de l’amitié et sur un traumatisme qui mène à l’auto-destruction. Vendu sur des formules qui en font un produit smart, malin ou tête de file du mouvement féministe, le scénario se perd lui même dans cette volonté de satisfaire tout le monde, partant dans toutes les directions comme s’il brandissait la perdition de Cassie comme un manifeste pour une génération de femmes. Les Oscars semblent avoir donné raison à Emerald Fennell puisqu’elle a reçu la statuette du meilleur scénario, mais ce scénario indécis reste le plus gros point faible du film. Un film qui n’est jamais meilleur que lorsqu’il parvient à prendre de la distance pour aborder frontalement le drame au centre de l’histoire de Cassie, sa relation à son amie et comment la force de cette amitié a gâché une vie qui commençait si bien. Carey Mulligan est touchante. Elle parvient à briller dans tous les registres de ce personnage caméléon et son jeu révèle qu’elle a très bien compris où était le centre de gravité du film.

The Father

Réalisation : Florian Zeller

Scénario : Florian Zeller, Christopher Hampton, d’après sa pièce « Le Père »

Directeur de la Photographie : Ben Smithard

Montage : Yorgos Lamprinos

Musique : Ludovico Einaudi

Chef Décorateur : Peter Francis

Direction Artistique : Amanda Dazely, Astrid Sieben

Production : Philippe Carcassonne, Simon Friend, Jean-Louis Livi, David Parfitt, Christophe Spadone, Victor Livi

Pays : Royaume-Uni, France

Durée : 1h38

Acteurs Principaux : Anthony Hopkins, Olivia Colman, Mark Gatiss, Imogen Poots, Rufus Sewell, Olivia Williams, Ayesha Dharker, Evie Wray

Genre : Drame

Note : 8/10

Sortie en salles le 25 mai 2021

Le hasard du calendrier des sorties françaises a rapprochés Falling de Viggo Mortensen et The Father, deux films très aboutis sur la dégénérescence mentale d’un père âgé. Il n’y a pourtant pas plus différent que ces deux films. Là où le premier reposait sur la mise en perspective d’une vie, The Father joue sur la perte de repères presque jusqu’à l’effacement. Le dramaturge français Florian Zeller adapte sa propre pièce Le Père (2012) , qui raconte l’obstination d’un vieil homme déclinant à rester dans la vie de sa fille, qui a pris sur elle de s’occuper de lui. Difficile d’en dire plus sans dévoiler le noeud du film sur lequel repose sa construction labyrinthique. Florian Zeller n’a pas volé son Oscar du meilleur scénario adapté car il a pris soin de ne rien laisser au hasard, distillant progressivement la paranoïa et le malaise dans l’esprit toujours affuté du vieil homme. Dans celui du spectateur tout aussi confus que le personnage, il semble se jouer une mise en scène dans laquelle chacun des proches devient un personnage à plusieurs visages. Sont-ils les auteurs d’une machination diabolique ou les victimes d’un marionnettiste pervers qu’il ne peuvent plus contenir ? Zeller ne cherche pas à masquer l’origine théâtrale The Father. Il exploite les différentes unités que sont les scènes pour créer des ellipses qui détruisent toujours plus le temps, même si le vieil homme cherche à le garder en son contrôle en conservant sa montre à tout prix. Puis c’est à l’intérieur des scènes que tout se déstructure, jusqu’à ce que le personnage cède lui-même. Cette progression rampante parle plus que n’importe quel dialogue du film, eux-mêmes sciemment placés pour entretenir le chaos communicationnel.

La perception des événements est portée par Anthony Hopkins, qui reprend le rôle que tenait Robert Hirsch sur les planches. Il en fait un homme sûr de lui, aussi bien capable de blesser que de réfléchir, loin d’une caricature de vieillard gâteux. Sa solidité permet d’abord d’adopter, en partie, son point de vue, avant d’en douter lorsqu’il disparaît de la scène. On ressent ses silences et la façon dont il lutte silencieusement, et intelligemment, contre les incohérences qui s’accumulent. Ce rôle lui valut aussi un Oscar, celui du meilleur acteur, qu’il n’avait plus reçu depuis son incarnation d’Hannibal Lecter dans le Silence des Agneaux (1991). Le vétéran mène la danse devant la crème des acteurs britanniques : L’émouvante Olivia Coleman (révélée par la série Broadchurch et consacrée par The Crown), le taciturne Rufus Sewell (Dark City, The Man in the High Castle), l’irrésistible Imogen Poots (Green Room), la mystérieuse Olivia Williams (récemment dans the Nevers) et Mark Gatiss (Co-créateur de Sherlock et membre de la League of Gentlemen), qui fait son chemin en tant qu’acteur. Lorsqu’il se révèle que personne de ce petit monde ne jouait, The Father prend un ton résolument dramatique. L’acceptation d’une totale et irrémédiable perte de contrôle est un choc difficilement descriptible pour un être humain atteint de folie, et encore bien plus lorsqu’il n’y a pas de remède . Florian Zeller et Anthony Hopkins sont parvenus à transcrire en quelques scènes cette onde de choc silencieuse qu’est l’écroulement d’une vie. On en ressort avec une profonde empathie pour ceux qui en sont victimes et l’envie de revoir le film, pour guetter toutes ses subtilités.

Rounds – V krag

Réalisation : Stephan Komandarev

Scénario : Simeon Ventsislavov, Stephan Komandarev

Directeur de la Photographie : Vesselin Hristov

Montage : Nina Altaparmakova

Production : Stephan Komandarev, Katya Trichkova, Dobromir Chochov, Marie Dubas, Nenad Dukic, Elie Meirovitz

Assistant Réalisateur : Mihaljo Kocev

Pays : Bulgarie, Serbie, France

Durée : 1h46

Sélection Reims Polar 2021

Acteurs Principaux : Ivan Barnev, Assen Blatechki, Stoyan Doychev, Vasil Vasilev-Zueka, Gerasim Georgiev, Irini Jambonas, Stefan Denolyubov, Pavel Popandov

Genre : Polar

Note : 7/10

Pour conclure ce panorama des films du festival Reims Polar 2021, nous faisons un tour du côté de la Bulgarie, à Sofia le 9 novembre 2019. La nuit est particulière, car le pays célèbre les trente ans de la chute du mur de Berlin et de la fin du régime soviétique en Bulgarie. Trois équipes de flics font leur ronde nocturne habituelle dans la ville, exerçant leur métier d’une façon qu’ils pensent juste, tout en affrontant les défis que pose la réalité contemporaine du pays. Nous les suivons en montage alterné, entre discussions et interventions qui prennent le pouls de la ville. Une méthode d’immersion que Stephan Komandarev connaît bien, puisque son Directions (Taxi Sofia) suivait déjà cinq taxis et leurs clients la nuit d’un événement qui avait secoué Sofia.

Rounds est un film faussement anecdotique, qui prend la forme d’un Cops bulgare, avec caméra portée et immersion dans l’action. Mais contrairement au reality show américain, le but n’est pas d’entrer dans les foyers pour agiter du sensationnel. Rounds est l’occasion d’un bilan, alors que beaucoup de jeunes qui n’ont pas connu le régime communiste construisent désormais la société. La Bulgarie, comme beaucoup de pays anciennement communistes, a énormément souffert du contrôle de l’URSS. Mais ce n’est pas la Russie qui est désormais responsable des dysfonctionnements que les unités de Sofia rencontrent chaque nuit. Ces cas limites sont souvent le résultat d’une remise en cause des principes qui construisaient le lien social dans le pays. Dans une forme d’amalgame, tout ce qui appartenait au passé est jeté pour imiter dans une lentille grossissante (Sofia est particulièrement pauvre), tous les défauts des Etats-Unis. mais à la différence du pays de l’Oncle Sam, beaucoup de jeunes quittent la Bulgarie, laissant derrière eux parfois leurs famille, et ceux qui restent semblent errer à la recherche d’un avenir. Stephan Komandarev s’amuse souvent des points de vue divergents entre les plus jeunes et les plus vieux, et il ne rate pas une occasion pour soulever de petits détails de la mue occidentale de la capitale, parfois sur le ton de l’humour (Le trio des Rocky/Rambo/Sylvester est bien trouvé). Parfois en soulevant des problèmes beaucoup plus dramatiques. La séquence la plus intense et la plus émouvante du film montre l’irruption d’un des flics dans un hospice pour personnes âgées pour y ramener un vieil homme qui a beaucoup compté dans sa vie. Les conditions de vie de ces oubliés sont lamentables, et ils obligent le policier à envisager une toute autre solution, en dehors de la légalité. Chacun de ces agents ira de ses petites ou grandes entorses avec la loi à mesure des cas qui se présentent. Et plus leur plongée dans cette jungle urbaine sera avancée, plus on tendra à leur accorder un peu d’indulgence. Si Rounds met un peu de temps à démarrer, il vaut vraiment le déplacement dans sa vitesse de croisière et se poste dans le haut du panier de ce Reims Polar 2021.

La Troisième Guerre – The Third War

Réalisation : Giovanni Aloï

Scénario : Dominique Baumard & Giovanni Aloï

Directeur de la Photographie : Martin Rit

Montage : Rémi Langlade

Musique : Frédéric Alvarez, Bruno Bellissimo

Production : Thierry Lounas

Pays : France

Durée : 1h30

Sélection Reims Polar 2021

Sortie en salle le 8 septembre 2021

Acteurs Principaux : Anthony Bajon, Karim Leklou, Leïla Bekhti, Arthur Verret, Jonas Dinal

Genre : Drame

Note : 7/10

Léo a choisi l’armée pour trouver une structure que ses parents ne pouvaient pas lui donner. Il vient juste de terminer ses classes reçoit comme première affectation une mission Sentinelle. Le gamin de la Roche sur Yon se retrouve à arpenter les rues de Paris, condamné à constamment rester à l’affut et peu intervenir. Nouvelle surprise de la section Sang Neuf du festival Reims Polar 2021, ce premier long métrage de Giovanni Aloï sur un scénario cosigné Dominique Baumard par braque les projecteurs sur les soldats de l’Opération Sentinelle qui fut déployée en France suite aux attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015 pour protéger les points sensibles du territoire. Ces militaires qu’on a encore l’habitude de croiser dans beaucoup de zones touristiques, le Famas à la main ou dans leur véhicule Vigipirate n’ont depuis pas cessé d’être opérationnels, leur mission étant principalement faite d’observation des lieux et de signalement de colis suspects. La troisième guerre, celle qui s’exerce sur le territoire contre un ennemi invisible, confronte l’armée à des conditions d’action inhabituelles. De par leur armement à disposition, ils sont obligés à une certaine passivité et ne pas intervenir lors de la commission d’infractions ou d’attaques, qui sont réservées à la police nationale, ce qui entraîne l’incompréhension des gens qui s’attendent à ce qu’ils les défendent. Des frustrations peuvent facilement découler de cette mise en contact quotidienne du civil et du militaire.

C’est ce qu’on constate en suivant le parcours de Léo, qui est persuadé d’avoir les choses sous-contrôle, mais se transforme peu à peu en cocotte minute prête à exploser. Le quotidien du jeune soldat en colère se suit avec intérêt grâce au très convaincant Anthony Bajon, qui a déjà fait ses classes dans le sympathique et vorace Teddy, film de loup-garou franchouillard découvert au dernier festival de Gérardmer. L’acteur est soutenu par une Leila Bekhti aussi sobre qu’investie et un Karim Leklou (François, dans Le Monde est à toi) gentiment en roue libre. Giovanni Aloi alterne entre la vie de caserne et l’opérationnel, faisant progressivement monter la tension et créant un attachement particulier envers ses personnages peu recommandables. Le climax du film dans une manifestation au coeur de Paris prend acte de cette belle préparation du spectateur pour entrer dans une zone de guerre plus réelle dans laquelle la vie et le futur des trois ne tiendra qu’à leur maîtrise d’eux-mêmes. Cette conclusion radicale est un peu en trop, mais elle n’amoindrit pas ce qui a précédé. La Troisième Guerre est un film aussi instructif que bien emballé prévu pour une sortie en salles en septembre, il ne faudra pas manquer d’aller le défendre.

La loi de Teheran – متری شیش و نیم;

Réalisation : Saeed Roustaee

Scénario : Saeed Roustaee

Directeur de la Photographie : Hooman Behmanesh

Montage : Bahram Dehghani

Musique : Payman Yazdanian

Production : Seyed Jamal Sadatian & Mohammad Sadegh Ranjkeshan

Pays : Iran

Durée : 2h14

Sélection Reims Polar 2021

Acteurs Principaux : Payman Maadi, Navid Mohammadzadeh, Hooman Kiaie, Parinaz Izadyar, Farhad Aslani

Genre : Polar Urbain

Note : 5/10

Méfiez vous des accroches sur les affiches, et même si on invoque le grand créateur du polar réaliste, William Friedkin en personne. Mis à part son sujet – une enquête pour boucler de gros trafiquants de drogue – la loi de Teheran n’a pas grand chose à voir avec French Connection. Il n’en a ni l’ampleur internationale, ni l’immersion, et il a des visées beaucoup plus sociales que le chef d’oeuvre de William Friedkin. Au terme d’une traque de plusieurs années, Samad, flic obstiné aux méthodes expéditives qui n’aurait pas dépareillé dans la brigade de choc de Vic MacKay, met enfin la main sur Nasser K., le parrain des trafiques de drogues locaux. La confrontation avec le cerveau du réseau va prendre des ramifications qui échappent à tous, alors que le chaos semé par la drogue sort des rues pour gangréner les prisons.

Les intentions du film de Saeed Roustaee sont bonnes. La présentation du film rappelle qu’ « En Iran, la sanction pour possession de drogue est la même que l’on ait 30 g ou 50 kg sur soi : la peine de mort. Dans ces conditions, les narcotrafiquants n’ont aucun scrupule à jouer gros et les ventes ont explosé. Ainsi, 6,5 millions de personnes ont plongé. ». L’effet pervers de ce cadre législatif est la véritable toile de fond de son film. On y voit en permanence le chaos de cellules dans lesquels s’entassent des dizaines de junkies au crack, dans des conditions où la dignité a totalement disparu. La loi de Teheran dénonce un système judiciaire et pénitentiaire sous l’eau qui laisse les plus désoeuvrés livrés à eux-mêmes et qui utilise la peine de mort comme porte de sortie pour ses lacunes. Le film est construit principalement sur deux points de vue, les personnages annexes n’ayant que peu d’intérêt. Les scènes du point de vue de Nasser au sein de ces géoles sont plus intéressantes que celles du flic de terrain stéréotypé joué par Payman Maadi (vu dans 13 hours et 6 underground de Michael Bay). Mais il est difficile, malgré tout, de se raccrocher à ces scènes, tant le côté bavard et explicatif du film sort de l’émotion exprimée par l’acteur. Le film de Saeed Roustaee montre tout ce qu’il y’a à montrer et il est souvent bien trop ambitieux pour ses moyens. Il y’a sans cesse un décalage entre le fond (ce que l’on voit à l’écran) et la réalisation. Lente et routinière, traînant une photographie terne, celle-ci se rapprocherait plus d’un long épisode de Plus belle la vie que de la méthode Friedkin. L’effort à produire pour se raccrocher à des éléments signifiants incombe à cette réalisation plate, ce qui est bien dommage avec un sujet pareil. Un documentaire sur le sujet serait probablement bien plus intéressant, si jamais il a la possibilité de voir le jour.

Deliver us from Evil – 다만 악에서 구하소서

Réalisation : Hong Won-chan

Scénario : Hong Won-chan

Directeur de la Photographie : Hong Kyeong-pyo

Montage : Kim Hyung-joo

Musique : Mowg

Production : Kim Chul-yong

Pays : Corée du Sud

Durée : 1h48

Sélection Reims Polar 2021

Acteurs Principaux : Hwang Jung-min, Lee Jung-jae, Park Jeong-min, Choi Hee-seo

Genre : Polar, Action

Note : 8/10

Les coréens du Sud n’ont plus grand chose à prouver en matière de blockbusters. Lorsqu’elles sont réussies, leurs grosses machines sont une belle synthèse entre de l’action décomplexée et une approche frontale et sans concession des genres qu’elles visitent, et à ce jeu, ils coiffent aux poteaux depuis déjà quelques années les Etats-Unis. Deliver us from evil est de ces blockbusters là . Il embrasse le polar urbain avec une grande noirceur tout en n’oubliant jamais d’être avant tout un divertissement qui fait monter l’adrénaline et qui brasse un grand nombre d’émotions. Un tueur à gages (Hwang Jung-min, le shaman de l’excellent The Strangers) vient d’achever son dernier contrat. Il est prêt à partir vivre sa retraite sous le soleil, mais il reçoit un appel troublant en rapport avec l’enlèvement de la fille de la femme qu’il aimait, qui pourrait aussi être la sienne. Il se rend alors en Thaïlande pour enquêter, mais il est suivi de près par un tueur psychopathe dont il a assassiné le frère et qui s’est juré de le supprimer. Sur la piste de trafiquants d’organes qui auraient enlevé la gamine, notre antihéros devra composer avec le taré qui sème le chaos et le sang partout où il passe.

Directeur de la photographie et scénariste sur le premiers films de Na-Hong Jin (The Chaser, The Murderers), Hong Won-chan prend son envol en signant le scénario et la réalisation de ce polar complet. Le film démarre dans le monde des tueurs à gages, dans une atmosphère ténébreuse et mélancolique, mais le film passera vite la deuxième vitesse pour aller dans des territoires où on ne l’attend pas forcément. Hong Won-chan s’applique à mettre sur le chemin de son héros taciturne des personnages qui appartiennent à différents mondes, dans un choc des cultures permanent. Il n’hésite pas non plus à trancher dans le vif, à montrer une scène de torture à la limite du soutenable entre un échange typique d’un buddy movie et un affrontement à mains nues entre deux tueurs. Au centre de cette course poursuite, on trouve la gamine qui doit totaliser le plus grand nombre de traumas de l’histoire des blockbusters. Coincée dans un monde sauvage qui s’emploie avec ardeur à l’envoyer à l’abattoir, elle pourra compter sur ce père de fortune et les alliés inattendus de celui-ci. Imprévisible,prenant, parfois drôle et souvent émouvant, Deliver us from evil se place au top de la compétition de ce Reims Polar 2021.

Boite Noire

Réalisation : Yann Gozlan

Scénario : Yann Gozlan, Simon Moutaïrou, Nicolas Bouvet-Levrard & Jérémie Guez

Directeur de la Photographie : Pierre Cottereau

Montage : Valentin Féron

Musique : Philippe Rombi

Production : Wassim Béji, Matthias Weber & Thibault Gast

Pays : France

Durée : 2h09

Sélection Reims Polar 2021

Sortie en salles le 8 septembre 2021

Acteurs Principaux : Pierre Niney, Lou de Lâage, André Dussollier, Sébastien Pouderoux, Olivier Rabourdin, Guillaume Marquet

Genre : Thriller paranoiaque

Note : 7,5/10

Le vol Dubaï-Paris s’est écrasé dans le massif alpin. Technicien au BEA, autorité responsable des enquêtes de sécurité dans l’aviation civile, Mathieu Vasseur est propulsé enquêteur en chef sur cette catastrophe aérienne exceptionnelle. Il va devoir analyser les boîtes noires pour transmettre ses conclusions sur l’origine du crash. Une chance inespérée pour le jeune homme, qui se voit contrarié epar l’impact médiatique de la catastrophe et l’implication de grandes compagnies de l’aviation. Si son analyse semble confirmer la thèse d’un attentat terroriste, il se rend très vite compte de certaines incohérences, qui le poussent à aller pousser ses investigations plus loin, au-delà de la simple analyse des preuves qui lui sont fournies. La disparition d’un collègue et des dissimulations d’expertises le conduisent sur un terrain très glissant.

Présenté en compétition officielle du festival Reims Polar 2021, Boîte Noire nous prend de revers en s’introduisant comme un récit de détective dans un univers opaque. De par son scénario très documenté (co-écrit par Jérémie Guez, le réalisateur de Sons of Philadelphia, aussi présent au festival) et son exploration d’un microcosme technique peu abordé au cinéma, sa première partie lorgne vers le très sympathique Le Chant du Loup d’Antonin Baudry. Avec un scénario pareil, il n’aurait pas été désagréable de passer ces deux heures en terrain fermé. Mais nous glisserons progressivement avec Pierre Niney vers une thriller paranoïaque dans le style de La Firme qui croiserait les grands récits de lanceurs d’alertes américains. C’est de façon presque indolore que le revirement se fait, et il apporte au film une couche supplémentaire réjouissante.

Le réalisateur Yann Gozlan a débuté avec le film d’horreur Captifs et il a depuis montré ses appétences pour les ambiances psychologiquement tendues, avec un talent certain. Ayant travaillé avec le scénariste Guillaume Lemans (Pour elle, A bout portant), il partage avec lui une certaine pureté dans l’expression du cinéma de genre qui fait appel à l’intelligence du spectateur. Boîte Noire avance méthodiquement, et presque uniquement par l’image et l’action. Son enquêteur renfermé ne rejoindra pas la longue liste des personnages médiatiques, mais sa position n’en est que renforcée. Sans sur-explication, le spectateur est contraint à ne plus décrocher de l’histoire. La réalisation très fluide l’accompagne, ainsi qu’un scénario qui introduit bien à l’avance ses différentes étapes. Un casting de bons seconds couteaux français dominé par Niney et André Dussolier achève d’en faire une réussite. Sa seule faute de goût est son final, un peu trop spectaculaire, mais il ne gâche rien du plaisir. Surprenant et haletant, Boîte Noire coche toutes les cases pour booster un cinéma français en mal d’originalité.