Homicide Life on the Street – Saison 2

Créateur / Showrunner : Paul Attanasio

Scénario : David Simon, David Mills, Paul Attanasio, James Yoshimura, Noel Behn, Tom Fontana

Réalisation : Stephen Gyllenhaal, Chris Menaul, John McNaughton

Chef Opérateur : Jean De Segonzac

Montage : Cindy Mollo

Musique : Chris Tergessen

Chef Décorateur : Vincent Peranio

Direction Artistique : F.Dale Davis, Susan Kessel

Pays : USA

Durée : 4 x 45 mn

Diffusée sur NBC du 6 au 27 janvier 1994. En France sur Série Club à partir du 3 avril 1998. Disponible en dvd zone 2 UK depuis le 26 février 2007 (coffret saison 1)

Production : Barry Levinson, Tom Fontana, Jim Finnerty, Gail Mutrux, Debbie Sargent, Henry Bromell

Acteurs Principaux : Daniel Baldwin, Ned Beatty, Richard Belzer, Andre Braugher, Yaphet Kotto, Melissa Leo, Jon Polito, Kyle Secor, Robin William, Julianna Margulies, Zeljko Ivanek

Genre : Polar

Note : 8,5/10

4. En sursis

Le 6 janvier 1994, Homicide est de retour sur NBC, toujours en remplacement de mi-saison et plus que jamais en sursis. Les audiences très moyennes de la saison 1 ont poussé la chaîne à ne diffuser, pour cette saison 2, que les quatre épisodes supplémentaires commandés l’année précédente. Mais le PDG de NBC Entertainment Warren Littlefield est décidé à offrir à ces quatre épisodes les meilleures conditions de diffusion. Il déplace la série le mardi à 22h, derrière les deux locomotives de la chaînes, Seinfeld et Frasier. Homicide prend ainsi le créneau polar du jeudi 22h, qui était occupé par Hill Street Blues (Capitaine Furillo), puis repris son successeur L.A Law (La loi de Los Angeles) depuis 1987.

Homicide était partie pour changer régulièrement de réalisateur. De ce fait, Barry Levinson estima qu’un chef opérateur plus expérimenté que Wayne Ewing était nécessaire pour garantir une homogénéité des épisodes. Il engagea le chef opérateur Jean de Segonzac pour le remplacer. L’arrivée de la chaîne NBC à la production de la série pouvait la pousser dans le sens d’une réalisation moins stylisée. De Segonzac demanda au laboratoire de rendre les couleurs plus claires. De leur côté, Barry Levinson et Tom Fontana acceptèrent de bon gré de réduire le nombre d’histoire par épisodes pour être plus viewer friendly. Il ne s’agissait pas de fondre Homicide dans le moule des autres séries policières, mais de pouvoir mieux se concentrer sur l’histoire mise en avant. Fort de ces liftings, la série est fin prête pour affronter quatre semaines de vérité durant lesquels les nerfs des acteurs seraient mis à rude épreuve.

5. Bop Gun

Warren Littlefield a conservé un gros atout dans sa manche en décidant d’ouvrir la saison sur l’épisode Bop Gun qui devait originellement la conclure. La raison de ce changement est le nom de Robin Williams.

Cet épisode pour le moins singulier raconte le meurtre d’une touriste devant sa famille par un gang de jeunes de Baltimore. Aussitôt, l’affaire devient un red ball médiatique, comme le fut celle d’Adena Watson. Comme les huiles de Baltimore ont besoin de prouver qu’on ne tue pas une touriste impunément, Giardello doit mobiliser toute son unité sur le cas. Robin Williams interprète le mari de la victime, Robert Ellison, ballotté avec ses enfants de la salle des inspecteurs aux audiences du tribunal, au sein d’un système qui lui donne trop peu d’explications et de détectives qui semblent un peu trop oublier qu’il vit un drame. L’homme est visiblement perdu et poursuivi par sa culpabilité de ne pas avoir pu protéger sa femme. Il fallait un acteur de la stature du héros du Cercle des Poètes Disparus pour renverser le point de vue après une saison à suivre nos inspecteurs. Une tâche qu’il a accepté par égard envers Barry Levinson, qui l’a dirigé sur Good Morning Vietnam et Toys, mais aussi par attachement à la série. Williams est bouleversant dans un registre dramatique, entre nuance et explosions. Il est, il faut l’avouer, très bien servi par un scénario qui lui accorde de nombreux moments pour briller, signé de David Simon (le même qui a écrit Homicide : A year on the killing streets) et David Mills (futur collaborateur de Simon sur ses séries). Un autre nom au générique attire l’attention, celui du réalisateur Stephen Gyllenhaal, qui fit tourner pour l’occasion son fils Jake Gyllenhaal dans le rôle du fils de Robert Ellison, sept ans avant que Jake ne devienne Donnie Darko.

Robert Elisson (Robin Williams) et son fils (Jake Gyllenhaal)

Le point de vue de la détective Kay Howard rétablit la balance cotés criminelle dans la seconde partie de l’épisode. L’enquêtrice mène une quête un peu vaine pour prouver l’innocence du de Vaughn, le jeune accusé du meurtre, qu’elle pense condamné à tort. Nous y voyons l’environnement du jeune homme, que rien ne destinait à ce crime. Belle réflexion sur le pouvoir des armes, Bop Gun voit large et ratisse un peu sur les terres de Law and Order (New York : Police Criminelle), mais il ne trahit jamais le mantra de la première saison : l’immersion dans l’humain. Il se permet également un peu plus d’incursions pop, dont un titre de Seal en ouverture. En plus d’un Emmy Award à Robin William, l’épisode offre sa meilleure audience à Homicide : 33 millions de téléspectateurs, mais ne la met pas pour autant à l’abri de l’annulation.

Kay Howard, une femme dans un monde d’hommes

6. « Un Homicide redéfini »

Sans star pour les défendre, les trois autres épisodes de cette saison recherchent un équilibre qui puisse contenter à la fois les critiques qui ont loué les débuts de Homicide et les téléspectateurs décontenancés par la saison 1. L’épisode See No Evil marque la difficulté dans le traçage de cette ligne. Les enquêteurs se trouvent forcés de passer devant une psychologue spécialisée dans leur métier pour travailler leur sensibilité. Nous ne verrons qu’une poignée d’entre eux sur le divan, pour des scènes consensuelles qui ne font que répéter ce que nous savions déjà d’eux le mettre en perspective, probablement pour prendre ce nouveau public par la main et lui apporter une hauteur sur des personnages dont la noirceur peut gêner. La psychologie devient un facilitateur, au même titre que l’éditorialisation de sujets de société borne les épisodes, là où ils étaient plus insaisissables lors de la saison 1.

Si See No Evil peine à aborder le sujet de l’euthanasie sans certaines maladresses, le cas de Charles Cox, un jeune de Baltimore non armé, abattu dans le dos en pleine rue vraisemblablement par un policier sauve l’épisode. Une affaire qui se poursuivra sur l’épisode Black and Blue. Les discussions pour couvrir le policier auteur du crime – qui sont récurrentes dans l’épisode – ont provoqué la colère des vrais détectives de Baltimore. Vingt d’eux d’entre eux signèrent une lettre de protestation à destination de la production de la série, dénonçant le préjudice qu’elle leur faisait. Une attaque qui avait de quoi fait réfléchir Levinson et Fontana sur le fait de continuité à tourner dans la ville, alors que la presse avait déjà souligné la mauvaise pub que le « body-count » de leur série lui faisait. L’affaire est pourtant inspirée d’une des grandes affaires du livre duquel la série est tirée, une sorte d’épée de Damoclès sur le dos du détective Donald Worden. Le cas réel dépeint par David Simon était autrement plus froid et à charge des institutions que le traitement qu’en a tiré Homicide.

Pembleton, prêt à faire la leçon à Giardello

Loin du procès à charge, l’épisode met surtout à jour la difficulté de garder la raison lors d’une affaire en enjeux trop politiques. Entre les quartiers qui menacent de s’enflammer contre les policiers, la police qui veut sauver ses meubles et Giardello qui met en avant la solidarité entre flics, il devient quasiment impossible de faire du travail de détective. Alors que son soupçon envers les policiers qu’il a interrogé est plus fort, le détective Pembleton  – responsable de l’affaire- est tiraillé entre sa condition de noir et sa vocation de flic, deux allégeances en forte contradiction. Il les conciliera dans la douleur, dans une scène d’interrogatoire dont lui seul a le secret. En bon commercial, il vend la culpabilité à un suspect qui ne l’est pas pour montrer à son commandant le ridicule de la situation. L’épisode aurait pu s’arrêter là dans la saison précédente, mais les scénaristes choisissent de résoudre l’affaire avec un vrai coupable. Cette tiédeur n’amoindrit pourtant pas un épisode puissant qui révèle une fois de plus Andre Braugher et offre un petit rôle à Isaiah Washington. Il porte une forte résonnance avec le traitement médiatique passionné qui se développe actuellement sur la question sécuritaire en France .

Bolander / Munch : Une affaire d’équilibre….

La dynamique Bolander/Munch continue d’irriguer cette mini-saison pour offrir un sympathique clou du spectacle. Bolander pourrait bien avoir retrouvé l’amour avec une jeune serveuse (interprétée par Julianna Margulies, qui serait très bientôt l’infirmière Hattaway d’Urgences, et plus tard l’héroïne de The Good Wife), avec qui il forme un beau duo musical. C’est le moment où la relation en montagnes russes que Munch entretient avec la dénommée Felicia se termine. Dans le tandem, la dynamique s’inverse entre le misérable et l’enthousiaste. Munch est bien décidé à ne pas laisser passer cette période de bonheur dans la vie de son équipier, même si pour cela il doit demander au commandant d’intercéder ou gâcher un dîner décisif. A Many Splendor Things réalisé par John McNaughton (Henry, Portrait of a Serial Killer), conclut la saison sur cette note typique de la saison 1, et il réserve aux autres couples de détectives des affaires de meurtres liés à de curieux fétichismes, qui leur révèlent une fois de plus, beaucoup d’eux-mêmes.

Un peu en retrait sur cette saison, Crocetti et Lewis concluent sur une affaire de meurtre pour vol de crayon !

L’équilibre semble avoir été regagné, et Homicide a réussi à battre les audiences de La loi de los Angeles sur son créneau. Cette dernière se retrouve annulée dans la foulée. Mais la série de Barry Levinson et Tom Fontana ne conservera pas pour autant les jeudis soir. Elle reste sur des résultats moyennement convaincants et dans l’ombre de la nouvelle venue d’ABC, NYPD Blue, dont la liberté de ton et le côté plus trash ravissent à la fois les critiques et le public. Alors qu’Homicide est déplacée au vendredi, la tranche horaire qu’elle occupait voit arriver à une nouvelle série qui partage avec elle de nombreux points communs : E.R (Urgences).

Une nouvelle époque est bien lancée pour les séries tévés.

(à suivre…)

Homicide Life on the Street – Saison 1

Créateur/Showrunner : Paul Attanasio

Scénario : Paul Attanasio, David Simon, Tom Fontana, James Yoshimura, Jorge Zamacoma, Noel Behn

Réalisation : Barry Levinson, Alan Taylor, Nick Gomez, Martin Campbell, Wayne Ewing, Michael Lehman, Peter Markle, Bruce Paltrow

Chef Opérateur : Wayne Ewing

Montage : Tony Black, Cindy Mollo, Jay Rabinowitz

Chef Décorateur : Vincent Peranio

Direction Artistique : F. Dale Davis, Susan Kessel

Pays : USA

Durée : 9 x 45 mn

Diffusée sur NBC du 31 janvier au 31 mars 1993. En France sur Série Club à partir du 3 avril 1998. Disponible en dvd zone 2 UK depuis le 26 février 2007

Production : Barry Levinson, Tom Fontana, Jim Finnerty, Gail Mutrux, Lori Mozilo

Acteurs Principaux : Daniel Baldwin, Ned Beatty, Richard Belzer, Andre Braugher, Yaphet Kotto, Melissa Leo, Jon Polito, Kyle Secor, Lee Tergesen, Edie Falco, Wendy Hughes, Zeljko Ivanek

Genre : Polar

Note : 9,5/10

1. Baltimore. Un 31 janvier 1993…

L’année 1988 fut une année comme une autre pour les détectives de la brigade criminelle de Baltimore, plus ou moins déterminante pour les uns et les autres. Une année de routine dans une ville gangrénée par le crime ordinaire. A ceci près qu’un journaliste du Baltimore Sun nommé David Simon s’était donné pour mission de les suivre partout.

Au terme d’un long travail d’acclimatation, le futur showrunner de la série Sur Ecoute fut peu à peu accepté, jusqu’à faire suffisamment partie du décor pour que ces hommes habités par leur travail lui ouvrent les portes de leur univers, leurs règles, leurs quotidien. David Simon en tira un ouvrage Homicide : A year on the killing streets (rebaptisé Baltimore en France). Le journaliste avait déjà un talent certain pour dépeindre avec une grande humanité ces hommes imparfaits investis de la mission de faire parler les morts. L’ouvrage était aussi passionnant que les meilleurs polars, bien que peu spectaculaire. Il fut couronné dans la foulée d’un Edgar Award, la récompense attribué par l’association des auteurs de romans policiers (mystery writers of America). Si la France a longtemps attendu la sortie du livre, l’onction de David Simon quelques années après la diffusion de Sur Ecoute – aux tournant des années 2010 – fait qu’il peut désormais être aisément trouvable en nos terres. C’est même un français, Philippe Squarzoni, qui, en 2016, a franchi le pas d’en faire une adaptation en bédé, dépouillée et plutôt fidèle.

La carte de presse de David Simon au Baltimore Sun, « Homicide : A year on the killing streets » version américaine, et la première édition française (Sonatine)

Le début des années 90 était une période de vaches maigres pour la chaîne américaine NBC, qui perdait ou était sur le point de perdre tous ses gros succès des années 80 (The Cosby Show, Matlock, Cheers…). Il fallait de nouvelles séries pour tirer le network vers le haut. Après plusieurs essais infructueux sur des sitcoms, les exécutifs de la chaîne optèrent pour les dramas à haute valeur ajouté. La chaîne fit appel à Barry Levinson pour développer un de ces dramas. Un choix audacieux mais calculé, car le réalisateur était auréolé des succès de Rain Man et Good Morning Vietnam, et quelques passages de réalisateurs de cinéma sur le petit écran venaient de porter leurs fruits : NBC avait le précédent du Miami Vice (Deux flics à Miami) de Michael Mann et des Amazing Stories (Histoires Fantastiques) de Steven Spielberg. Sa rivale ABC venait de frapper juste avec le Twin Peaks (Mystères à Twin Peaks) de David Lynch. La câblée HBO regardait quand à elle grandir son anthologie Les Contes de la Crypte, qui serait le lieu de villégiature de nombreuses pointures du cinéma de genre. Levinson proposa aussitôt à la chaîne une adaptation de Homicide : Life on the Street.

L’idée d’un cop show basé sur le récit documentaire de David Simon était séduisante. Une série pouvait mieux retranscrire le quotidien de ces flics qu’un long métrage, et injecter ce shoot de réalité dans le genre de la série policière pouvait faire oeuvre de continuité sur la chaîne : La série Hill Street Blues (Capitaine Furillo) diffusée sur NBC avait durant sept ans posé de beaux jalons pour passer à la vitesse supérieure. Barry Levinson était destiné à être touché par l’ouvrage de David Simon. Natif de Baltimore, il avait baptisé sa boîte de production Baltimore Pictures et n’avait pas hésité à tourner plusieurs films sur place. Aussi lorsqu’il eut le feu vert de la chaîne, il n’hésita pas à tourner la série dans la ville de Baltimore, loin des lumières de la Californie qui abritait alors les tournages d’une grande partie des séries des grandes chaînes. Cette décision fut capitale pour l’authenticité de Homicide, au même titre que Montréal apporta le cachet visuel des X Files de Chris Carter (lancés sur la Fox la même année). Mais tourner sur place ne suffisait pas. Barry Levinson s’entoura d’une équipe à même d’apporter une touche nouvelle dans le paysage télévisuel, probablement le premier jalon d’une transformation des séries télévisées qu’entérinerait HBO au début des années 2000.

Tom Fontana, co-producteur exécutif de Homicide, est le symbole de ce nouveau souffle en ce qu’il deviendrait cinq années plus tard le showrunner de Oz, la première série du raz de marée HBO. En 1991, il était déjà auréolé du succès de St. Elsewhere, série médicale précurseure qui traça une voie en or pour nombre de ces acteurs, parmi lesquels figuraient Denzel Washington et David Morse. La lourde et passionnante tâche d’adapter le pavé de David Simon et de créer les pendants fictionnels de ces détectives réels incomberait à Paul Attanasio, scénariste du pilote et auteur de la « bible » qui servirait à tous les autres scénaristes de la série. Homicide : Life on the Killing Streets était entre les bonnes mains de celui qui scénariserait le Quizz Show de Robert Redford, le Donnie Brasco de Mike Newell et deviendrait par la suite le producteur exécutif de House M.D (Dr.House) et l’expertise des flics de la criminelle de Baltimore. Gary d’Addario, commandant de l’Unité décrite par David Simon, devint consultant sur Homicide, à l’instar d’autres de ses enquêteurs, et David Simon rejoignit lui-même un temps l’équipe des scénaristes, alternant avec l’écriture d’épisode pour sa série rivale NYPD Blue.

Le réalisateur/producteur Barry Levinson, le producteur Tom Fontana, le scénariste Paul Attanasio, le commandant Gary d’Addario et le chef opérateur Wayne Ewing

Un des derniers apports déterminants à Homicide fut le chef opérateur Wayne Ewing, que Barry Levinson avait rencontré sur le film Toys. Le directeur de la photographie est particulièrement important sur la création de l’atmosphère d’une série télé, en ce qu’il l’accompagne souvent sur sa durée alors que les réalisateurs changent. Mais c’est le choix conjoint de Levinson et Ewing de tourner avec une caméra super 16mn qui définit le style de Homicide. Plus maniable, elle permit d’alléger l’équipe de tournage et les jours de production, et surtout de capter sur le vif les performances des acteurs. La caméra portée de Wayne Ewing apportait dans la forme le dynamisme et l’action que la série ne fournissait pas au téléspectateur (à dessein) sur le fond. Ainsi il pouvait se concentrer sur les échanges et les interactions entre les personnages qui deviendraient la marque de la série.

La post-production apporta les deux éléments qui distinguèrent formellement Homicide des autres séries policières. Barry Levinson s’assura que le laboratoire du Maryland qui traitait le film lave le plus possible la pellicule de ses couleurs afin de la vider de ses contrastes, à l’exception des rouges. C’est ensuite dans la salle de montage de Tony Black qu’Homicide trouvait sa marque de fabrique : Le jump cut sauvage et les montages répétés (retour en arrière pour répéter le fragment qui a précédé). des techniques peu orthodoxes qui se firent plus discrètes dès la saison 2, mais donnèrent à cette première saison une atmosphère visuelle très particulière.

NBC avait programmée Homicide comme série de remplacement pour la mi-saison, prévue pour une diffusion à l’hiver 1993. Après le visionnage du pilote Gone For Goode , la première saison se vit prolongée à neuf épisodes et quatre nouveaux scénarios furent commandés, qui formeraient la courte deuxième saison. Très confiant dans les qualités de la série, le président de NBC Entertainment Warren Littlefield programma le pilote sur le meilleur créneau de la chaîne, après le Superbowl, un 31 janvier 1993…

2. Du rouge et du noir

La plaque commémorative de la série sur le Recreation Pier Bulding

Les téléspectateurs américains furent donc nombreux à découvrir ce commissariat reconstruit au sein du Recreation Pier Building de Fells Point. Un bâtiment investi par le chef décorateur Vince Peranio pour y créer des lieux qui seraient exploités durant les 7 ans de la série. Peranio créa un lieu de vie pour que les acteurs puissent évoluer à leur guise et s’approprier les lieux : la coffee room, l’aquarium qui serait le théâtre des interrogatoires des détectives Bayliss et Pembleton, la pièce 203 dans laquelle se regroupaient les bureaux des détectives de la Brigade Criminelle, sous la coupe du lieutenant Giardello.

C’est un tableau dans un coin de la pièce qui enregistrerait le record de gros plans : Une colonne pour chaque détective responsable de l’affaire (The Primary, celui ou celle qui répond le premier à l’appel à la découverte du corps), le nom de chaque nouvelle victime est noté en rouge sur sa colonne, puis il passe en noir quand le cas est résolu. Dès le pilote, les allers-retours sur le tableau permettent de se familiariser avec cette règle d’or qui accompagne la dure loi des statistiques qui régit le département de police de Baltimore, mais créé une certaine émulation.

Ces rouges et ces noirs sont autant de morts inspirés des homicides de 1988 relatés par David Simon, enrichis au fil des années. Pas de génie du crime à la Moriarty pour nos détectives, ni de poursuites à travers les rues de Baltimore. Ces meurtres sont crapuleux, souvent sous l’effet d’une impulsion et d’un contexte de vie délétère, parfois sans aucun mobile et exécutés de façon brouillone. Leur résolution sollicite un travail de fond de recueils de témoignages, de suivi de procédure (le coroner et le district attorney sont des personnages clés) et de réflexion.

Parfois un cas sort de l’ordinaire, souvent pour le pire. La saison 1 reprend et transforme une partie de ces cas pour les réduire un peu, alors que dans le livre de David Simon, ils s’étendent parfois sur des mois. Le meurtre d’un jeune flic qui hante la criminelle en 1988 devient le cas du flic Chris Thormann (Lee Tergesen, futur Tobia Beecher de Oz), attribué à Crocetti et Lewis. L’affaire de la tante Calpurnia, qui terrorise et tue ses maris et ses proches pour récupérer les primes d’assurance, sera un fil rouge sur deux épisodes. Et il y’a l’affaire Adena Watson, la première sous la responsabilité du nouveau venu Tim Bayliss (Kyle Secor), fraîchement débarqué des services de sécurité du maire de Baltimore. Lorsqu’il répond à l’appel, Bayliss est loin de réaliser à quel point cette affaire va le suivre. Lors de la scène de découverte du corps, le détective Tom Pellegrini le conseille sur le plateau. Il s’agit de son homologue dans la réalité, qui a enquêté le cas LaTonya Wallace qui a inspiré celui d’Adena Watson. Pellegrini a insisté pour être là. Sur le plateau, il ne quittait pas l’actrice qui jouait le corps d’Adena, toujours hanté par l’affaire qu’il n’a pas pu résoudre en 1988.

Réinterprété par Paul Attanasio, l’enquête sur le meurtre d’Adena Watson permet de mettre l’accent sur les red balls , ces cas hautement médiatiques qui ont un retentissement médiatico-politique tel qu’il conduit à en faire l’affaire de tous les détectives, mais qui refont psshitt une fois la pression retombée. Cette enquête nous offre des scènes aussi déchirantes que réelles avec la famille de la victime et l’implication troublée et habitée de Kyle Secor. Mais il nous offre surtout un chef d’œuvre de la télévision des années 90, l’épisode Three Men and Adena (1-06) qui reçut l’Emmy Award du meilleur scénario. Durant tout l’épisode, les détectives Bayliss et Pembleton (Andre Braugher, futur commissaire du Brooklyn 99) interrogent dans le bocal le principal suspect, un vendeur de fruits itinérants qui fut en contact avec la fillette (Moses Gunn). Le temps de la garde à vue est limité, la pression est forte et le suspect difficile. Ce huis clos sous tension voit constamment changer l’équilibre des forces et soutient son suspens jusqu’au bout. L’épisode construit la dynamique entre les Tim Bayliss et Frank Pembleton qui sera une des clés de voute de la série. Dans le pire des contexte, le duo entre le loup solitaire, mais néanmoins brillant Frank Pembleton et son très sage – mais torturé – collègue naît sous nos yeux avec une aisance d’écriture déconcertante.

Trois hommes et Adena

3- Du Jazz et du Blues

Les détectives Bayliss et Pembleton partagent la vedette à hauteur égale avec les autres couples improbables de la série. L’obsession pour le meurtre de Lincoln est un symptôme de la dépression du détective Crocetti (Jon Polito, peu après sa performance dans le Millers’s Crossing des frères Coen), mais elle sert de ciment aux chamailleries avec son coéquipier Lewis (Clark Johnson). Le respect quasi-fraternel qui lie Beau Felton (Daniel Baldwin) et Kay Howard (Melissa Leo) n’est pas exempt d’orages réguliers. Le détective Bolander (Ned Beatty, révélé dans le Délivrance de John Boorman), rigide et réservé, fait une curieuse équipe avec John Munch, progressiste affiché très rock n’roll (Richard Belzer retrouvera John Munch plus tard dans New-York Unité spéciale et en apparition dans de nombreuses séries). Au centre de ces tandems, l’impressionnant Yaphet Kotto (ex-mécano du Alien de Ridley Scott) campe un lieutenant Giardello charismatique et attachant, qui se bat contre une nostalgie rampante, les jeux politiques de sa hiérarchie et son dévouement à son unité.

« Gee » Giardello accueille le rookie Tim Bayliss

Les échanges de chacun donnent le ton de leur vie et rythment les épisodes. Tous talentueux, ces acteurs offrent une palette de jeu remarquable et rendent déjà Homicide imprévisible et passionnant. La série sait s’approprier quelques standards pop pour marquer le temps, mais c’est la musique jazz qui ponctue le plus souvent les épisodes de cette saison. Elle fait écho au montage désordonné et aux répliques qui peuvent paraître sortir de nulle part, mais expriment toujours ce que les personnages peinent à retenir en eux, comme si chacun de ces personnages était la note d’une partition. Le dernier épisode de la saison, le théatral Night of the Dead Living, porte à son paroxysme le jeu des échanges, au cœur d’un commissariat mis sous-pression par une chaleur rampante. Confrontés à l’absurdité de ces crimes, les détectives ont eux-mêmes des vie atypiques et une dévotion professionnelle qui bride leur capacité à mener une vie normale. Night of the Dead Living jongle entre ces vies en reléguant les enquêtes criminelles au second plan. Cette première saison de Homicide regorge de moments plus calmes, a priori anecdotiques, dans une mélancolie contemplative qui colle au ressenti de chacun des détectives. Le blues de ces héros ordinaires est magnifié par les instants silencieux qui concluent souvent les épisodes. Mais un épisode comme Three Men and Adena peut aussi être suivi de moments plus légers, comme cette enquête absurde sur le meurtre du chien policier Jake. L’équilibre se constitue entre moments de le drame et la convivialité. Barry Levinson et son équipe ont suivi le chemin inverse de David Simon. Ils ont donné à des personnages fictionnels une réalité et une épaisseur qui leur a donne vie. Après seulement quelques épisodes, il est déjà difficile de les abandonner à chaque fin d’épisode, et les retrouver est un plaisir toujours plus grand, même au re-visionnage.

Le détective Bolander face à un barman très à l’écoute (le réalisateur John Waters)

Déplacée très rapidement sur la case du mercredi, à 21h qui réunissait chez le rival ABC, les inconditionnels du show à succès de ABC Home Improvement, Homicide :Life On the Streets peine à faire décoller ses audiences, ce qui met déjà en danger son renouvellement.

(A suivre…)

Pour plus d’informations sur Homicide, la bible sur le sujet est Homicide : Life On The Street The Unofficial Companion de David P.Kalat.

Les Ailes de la Renommée – Wings of Fame

Réalisation : Otakar Votocek

Scénario : Otakar Votocek, Herman Koch

Directeur Photo : Alex Thomson

Montage : Hans Von Dongen

Musique : Paul M. Von Brugge

Chef Décorateur : Benedict Schillemans

Costumes : Yan Tax

Production : Dick Maas, Laurens Geels

Pays : Pays-Bas

Durée : 1h56

Sortie VOD et DVD le 6 août 2019. Sortie Bluray le 5 mai 2021

Acteurs Principaux : Colin Firth, Peter O’Toole, Marie Trintignant, Andréa Ferréol, Robert Stephens, Ellen Umlauf, Maria Becker

Genre : Fantastique, Drame, Comédie

Note : 8,5/10

Brian Smith est un écrivain qui n’a pas connu le succès. Par désespoir, il assassine l’acteur César Valentin, l’une des plus grandes stars de son temps. Mais la chute d’un projecteur met un terme à sa vie juste après qu’il ait commis son acte. César Valentin et son meurtrier sont conduits sur une île qui accueille les personnalités décédées encore dans la mémoire des vivants. Ses résidents, logés dans un grand Hôtel, bénéficient d’un plus grand confort en fonction de leur célébrité et leur oubli progressif entraîne une dégradation de leurs conditions de logement, jusqu’à l’expulsion de l’île lorsqu’ils sont totalement oubliés. La célébrité naissante de Brian Smith est désormais liée de façon inextricable à celle de l’homme qu’il a tué.

Les Ailes de la Renommée est un film rare et un cas à part qui fait mentir beaucoup de lieux communs sur la production d’un grand film. Il n’a lui-même pas bénéficié d’une grande renommée à sa sortie, si ce n’est de bonnes critiques louant son originalité et deux prix au Festival d’Avoriaz de 1991 (prix spécial de l’étrange et prix de la critique) . Dans le viseur d’un public cinéphile, il a été redécouvert quelques années plus tard, sans acquérir le statut qu’il méritait. Son réalisateur, le scénariste tchèque Otakar Votocek, n’a pas réalisé d’autre film qui soit sorti au cinéma.

Les Ailes de la Renommée est un film résolument européen. Produit par un habitué des festivals d’Avoriaz des 80’s, le néerlandais Dick Maas (réalisateur de l’Ascenseur et Amsterdamned), il rassemble un casting d’acteurs anglais, français et allemands, pour la plupart des stars dans leur pays (Peter O’Toole, Robert Stephens, Andréa Ferréol) ou en passe de le devenir (Colin Firth, Marie Trintignant). Son approche du fantastique est très minimaliste et anti-spectaculaire, sans élément visuel qui puisse distinguer le fantastique du réel. Un parti pris très difficile qui entraîne dans beaucoup de cas une ambigüité nuisible au film (ce qui se déroule devant nous est-il réel?). Les Ailes de la Renommée échappe à cette ambiguité grâce à un scénario qui intègre astucieusement ce doute et qui accentue le côté symbolique du moindre élément. La traversée du fleuve par le passeur donne le « la » : Nous sommes dans une allégorie pure qu’il faut accepter comme telle, sous peine de s’alliéner comme le personnage de Marie Trintignant. La réalisation nimbée d’onirisme et l’interprétation des hôtes achèvent de nous transporter dans un ailleurs mystérieux. Il n’est sans doute pas un hasard qu’Otakar Votocek ait collaboré au scénario du premier film d’Alex Van Warmerdam (Abel), autre réalisateur européen qui s’emploie à distiller le fantastique dans des cadres très réalistes en y faisant glisser des éléments d’étrangeté.

Etonnant sur la forme, le film est encore plus pertinent sur son fond aujourd’hui qu’à l’époque de sa sortie. La matérialisation de la mémoire des vivants est une transposition satirique à peine exagérée de l’attention qui est réservée à un individu en fonction du statut public. Ce constat déjà fort au début des années 90 s’est érigé en règle dans notre société alors que la célébrité est devenue aussi puissante qu’éphémère, et souvent terriblement arbitraire. Cette île pourrait bien être internet, où notre existence dépend en permanence de notre visibilité. La cérémonie de remise des prix dans la dernière partie du film est une représentation absurde de l’auto-congratulation des vainqueurs de ce régime de la popularité.

Profondément narcissique, César Valentin est un personnage tragique très moderne dont la critique ouverte n’exclue pas une certaine empathie. Cette empathie doit beaucoup au à l’interprétation de l’immense Peter O’Toole. Etait-ce totalement du jeu? La renommée de Peter O’Toole a cette époque équivalait celle de son personnage, mais la génération qui l’avait porté aux nues avait laissé la place à une autre. Nul doute qu’il devait se sentir proche de l’acteur qu’il incarnat. La bienveillance envers César Valentin est aussi soutenue par le changement de point de vue progressif de son meurtrier, pour culminer dans un final pudique et émouvant. Ainsi la célébrité est-elle reconnue comme une sorte de junkie, un dommage collatéral d’un système délétère qu’il est nécessaire d’aider, et le héros trouve le salut en pensant à quelqu’un d’autre que lui. Le tout jeune Colin Firth apporte à Brian Smith une cote de sympathie (pas gagnée pour un assassin) qui permet de faire ce voyage absurde en bonne compagnie et de ne pas se perdre en chemin. Après une diffusion récente sur TCM, les Ailes de la Renommée sort en BluRay ce 5 mai 2021 chez ESC Distribution. Voilà une nouvelle occasion de ne pas passer à côté de ce film atypique.

A Scene at the Sea – あの夏、いちばん静かな海。

Lent et contemplatif, a scene at the sea est un condensé de douceur, d’humour et de nostalgie, un poème sur la mer et sur l’amour qui se savoure sur l’instant présent.

Réalisation : Takeshi Kitano

Scénario : Takeshi Kitano

Directeur Photo : Katsumi Yanagishima

Assistant Réalisateur: Michizo Kito

Montage : Takeshi Kitano

Musique : Joe Hisaishi

Direction Artistique : Osamu Sasaki

Production : Masayuki Mori, Takio Yoshida, Office Kitano, Toho Company Ltd, Totsu

Pays : Japon

Durée : 101 mn

Sortie française le 23 juin 1999. En salles en version restaurée le 8 août 2018. En dvd/bluray le 18/06/2020 (La Rabbia)

Acteurs Principaux : Claude Maki,Hiroko Oshima, Sabu Kawahara, Sumusu Terajima, Katsuya Koiso, Testsu Watanabe

Genre : Chronique

Note : 8,5/10

Après Hana-Bi et Kids Return, La Rabbia sort enfin cette version restaurée du superbe A scene at the Sea de Takeshi Kitano. Ce beau mediabook contenant un livret de 40 pages, les versions DVD et BluRay avec en prime la bande originale de Joe Hisaishi remplacera sans problème le digipack dvd qui avait fait découvrir le film dans nos contrées à la fin du siècle dernier. Sorti en 1991 au Japon, A scene at the sea est le troisième film de Takeshi Kitano, après Violent Cop et Jugatsu. Il se place alors à contre-courant des deux premiers, polars violents à la comédie décalée, permettant de découvrir une facette inédite de celui que les japonais ont longtemps connu comme Beat Takeshi, moitié d’un duo de comiques très célèbre dans les années 80. Kitano nous conte ici l’histoire d’un jeune sourd muet éboueur qui découvre une planche de surf. Il la répare et devient peu à peu accroc au surf. Chaque jour, sous le regard bienveillant de sa copine et sous le regard rieur des surfeurs chevronnés, il s’entraîne sans relâche et parvient à attirer l’attention du vendeur de planches locales qui lui propose de participer à des compétitions.

Derrière ce résumé se cache un film sans autre pareil. Très lent et contemplatif, a scene at the sea se savoure sur l’instant présent. Il ne raconte rien de plus que l’histoire d’un couple d’handicapés qui vit un amour exclusif, et comment le surf va influer sur leur relation, de l’éloignement à la réconciliation, et comment il va faire entrer d’autres personnes dans leur vie le temps d’un été. Kitano enchaîne les plans fixes comme des cartes postales, il prend le temps de regarder la mer, de suivre un duo d’abrutis a priori annexes à l’histoire, mais qui sera directement influencé par la découverte de Shigeru, de retranscrire avec humour les petites mesquineries qui rendent la vie de nos héros plus difficile. Il excelle à laisser le terrain aux envolées du compositeur Joe Hisaishi pour illustrer sans un mot la relation qui lie Takako à sa Shigeru. Le compositeur, qui a oeuvré pour Miyazaki mais aussi dans de nombreux films de Kitano à partir de celui-ci, immortalise de nombreux moments. Comme le 90’s de Jonah Hill sorti l’an dernier (qui remplaçait la planche par le skate), ce Kitano est un film souvenir. Il aurait pu être un drame du fait de sa conclusion, mais ses dernières scènes sont un si beau condensé de douceur et de nostalgie qu’elles nous enveloppent plus qu’elle nous rendent triste. On en ressort avec l’envie de sortir de chez soi et de prendre sa planche.