Sans un bruit 2 – A Quiet Place Part 2

Réalisation : John Krasinski

Scénario : John Krasinski, Brian Woods

Directeur de la Photographie : Polly Morgan

Montage : Michael P. Shawver

Musique : Marco Beltrami

Chef Décorateur : Jeff Gonchor

Directeur Artistique : Christopher J. Morris

Son : Michael Barosky, Ethan Van Der Ryn, Eric Aadahl

Pays : USA

Durée : 1h37

Sortie en salles le 16 juin 2021

Production : Michael Bay, Andrew Form, Bradley Fuller, John Krasinski

Acteurs Principaux : Emily Blunt, Millicent Simmonds, Noah Jupe, Cillian Murphy, John Krasinski, Djimon Hounsou, Scoot McNairy

Genre : Drame Horrifique, Survival

Note : 7,5/10

Sans un Bruit 2 est d’emblée sympathique pour nous avoir évité un embarrassant Sans 2 Bruit, et surtout pour ne pas avoir échoué sur une plateforme de VOD. Le film devait à l’origine sortir le 18 mars 2020 et fut plusieurs fois reporté, mais le voilà à point nommé pour accompagner la réouverture des salles. On peut remercier Paramount Pictures qui assure la distribution en France pour avoir fait preuve d’autant de patience car à la vision de ce second volet du survival silencieux de John Krasinski, il est d’une grande évidence qu’une salle de cinéma est le terrain naturel d’un film de cette trempe. On imagine que l’acteur-réalisateur a du prendre un grand plaisir à faire naître cette suite, de par le défi que le premier avait constitué. Il reprend la même formule d’un drame intimiste en quasi temps réel, traversé de scènes horrifiques et reposant sur plusieurs montées en puissance. Mais contrairement aux règles des suites, il n’y aura pas de surenchère. Tout au plus la scène d’ouverture, bien plus spectaculaire que la déjà très bonne scène d’ouverture du premier, offrira une mise en bouche punchy dans la veine de La Guerre des Mondes de Spielberg. A l’instar de la série des Destination Finale, un début percutant semble être une des marques de fabrique de cette nouvelle franchise, mais nous reviendrons aussitôt après au silence plombant et à la mélancolie post-apocalyptique du premier volet.

La véritable montée en puissance est dans le travail de développement effectué sur un synopsis très fin. Alors que dans le genre, on voit de plus en plus une succession de péripéties bavardes se succédant sans réels développements, cette suite repose encore bien plus que son prédécesseur sur sa maestria à étirer le temps, focaliser sur les détails, mettre en valeur le moindre son (le mixage sonore est partie intégrante de l’horreur), jouer sur l’espace, exploiter dans ses derniers retranchements chacune de ses situations. Nous aurons ainsi, en plus du gros morceau d’ouverture, deux climaxs parfaitement exécutés, reposant tous deux sur un montage alterné qui semble avoir été storyboardé, tant il est abouti. Alors qu’au bout du premier climax, le souffle semble tomber dans une intrigue annexe plus dispensable, la seconde montée nous prend à revers pour terminer le film de façon puissante et sans fioritures. Il n’y a pas de hasard dans cette efficacité, mais un travail visible. Sans un Bruit proposait de bonnes idées de réalisation pour tenir en haleine en préservant le silence. Sans un bruit 2 en prend acte et passe à la vitesse supérieure. Le score tantôt mélancolique, tantôt horrifique, de Marco Beltrami accompagne très bien cette deuxième aventure de notre famille de survivants, rejointe pour l’occasion par Cillian Murphy, qu’il est bon de revoir dans une atmosphère post-apocalyptique (sans 28 jours plus tard, le survival ne serait pas où il est aujourd’hui). Ce nouvel opus n’entend pas être un chef d’oeuvre du genre, mais il assied une franchise originale qui avance avec une grande assurance.

Rounds – V krag

Réalisation : Stephan Komandarev

Scénario : Simeon Ventsislavov, Stephan Komandarev

Directeur de la Photographie : Vesselin Hristov

Montage : Nina Altaparmakova

Production : Stephan Komandarev, Katya Trichkova, Dobromir Chochov, Marie Dubas, Nenad Dukic, Elie Meirovitz

Assistant Réalisateur : Mihaljo Kocev

Pays : Bulgarie, Serbie, France

Durée : 1h46

Sélection Reims Polar 2021

Acteurs Principaux : Ivan Barnev, Assen Blatechki, Stoyan Doychev, Vasil Vasilev-Zueka, Gerasim Georgiev, Irini Jambonas, Stefan Denolyubov, Pavel Popandov

Genre : Polar

Note : 7/10

Pour conclure ce panorama des films du festival Reims Polar 2021, nous faisons un tour du côté de la Bulgarie, à Sofia le 9 novembre 2019. La nuit est particulière, car le pays célèbre les trente ans de la chute du mur de Berlin et de la fin du régime soviétique en Bulgarie. Trois équipes de flics font leur ronde nocturne habituelle dans la ville, exerçant leur métier d’une façon qu’ils pensent juste, tout en affrontant les défis que pose la réalité contemporaine du pays. Nous les suivons en montage alterné, entre discussions et interventions qui prennent le pouls de la ville. Une méthode d’immersion que Stephan Komandarev connaît bien, puisque son Directions (Taxi Sofia) suivait déjà cinq taxis et leurs clients la nuit d’un événement qui avait secoué Sofia.

Rounds est un film faussement anecdotique, qui prend la forme d’un Cops bulgare, avec caméra portée et immersion dans l’action. Mais contrairement au reality show américain, le but n’est pas d’entrer dans les foyers pour agiter du sensationnel. Rounds est l’occasion d’un bilan, alors que beaucoup de jeunes qui n’ont pas connu le régime communiste construisent désormais la société. La Bulgarie, comme beaucoup de pays anciennement communistes, a énormément souffert du contrôle de l’URSS. Mais ce n’est pas la Russie qui est désormais responsable des dysfonctionnements que les unités de Sofia rencontrent chaque nuit. Ces cas limites sont souvent le résultat d’une remise en cause des principes qui construisaient le lien social dans le pays. Dans une forme d’amalgame, tout ce qui appartenait au passé est jeté pour imiter dans une lentille grossissante (Sofia est particulièrement pauvre), tous les défauts des Etats-Unis. mais à la différence du pays de l’Oncle Sam, beaucoup de jeunes quittent la Bulgarie, laissant derrière eux parfois leurs famille, et ceux qui restent semblent errer à la recherche d’un avenir. Stephan Komandarev s’amuse souvent des points de vue divergents entre les plus jeunes et les plus vieux, et il ne rate pas une occasion pour soulever de petits détails de la mue occidentale de la capitale, parfois sur le ton de l’humour (Le trio des Rocky/Rambo/Sylvester est bien trouvé). Parfois en soulevant des problèmes beaucoup plus dramatiques. La séquence la plus intense et la plus émouvante du film montre l’irruption d’un des flics dans un hospice pour personnes âgées pour y ramener un vieil homme qui a beaucoup compté dans sa vie. Les conditions de vie de ces oubliés sont lamentables, et ils obligent le policier à envisager une toute autre solution, en dehors de la légalité. Chacun de ces agents ira de ses petites ou grandes entorses avec la loi à mesure des cas qui se présentent. Et plus leur plongée dans cette jungle urbaine sera avancée, plus on tendra à leur accorder un peu d’indulgence. Si Rounds met un peu de temps à démarrer, il vaut vraiment le déplacement dans sa vitesse de croisière et se poste dans le haut du panier de ce Reims Polar 2021.

La Troisième Guerre – The Third War

Réalisation : Giovanni Aloï

Scénario : Dominique Baumard & Giovanni Aloï

Directeur de la Photographie : Martin Rit

Montage : Rémi Langlade

Musique : Frédéric Alvarez, Bruno Bellissimo

Production : Thierry Lounas

Pays : France

Durée : 1h30

Sélection Reims Polar 2021

Sortie en salle le 8 septembre 2021

Acteurs Principaux : Anthony Bajon, Karim Leklou, Leïla Bekhti, Arthur Verret, Jonas Dinal

Genre : Drame

Note : 7/10

Léo a choisi l’armée pour trouver une structure que ses parents ne pouvaient pas lui donner. Il vient juste de terminer ses classes reçoit comme première affectation une mission Sentinelle. Le gamin de la Roche sur Yon se retrouve à arpenter les rues de Paris, condamné à constamment rester à l’affut et peu intervenir. Nouvelle surprise de la section Sang Neuf du festival Reims Polar 2021, ce premier long métrage de Giovanni Aloï sur un scénario cosigné Dominique Baumard par braque les projecteurs sur les soldats de l’Opération Sentinelle qui fut déployée en France suite aux attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015 pour protéger les points sensibles du territoire. Ces militaires qu’on a encore l’habitude de croiser dans beaucoup de zones touristiques, le Famas à la main ou dans leur véhicule Vigipirate n’ont depuis pas cessé d’être opérationnels, leur mission étant principalement faite d’observation des lieux et de signalement de colis suspects. La troisième guerre, celle qui s’exerce sur le territoire contre un ennemi invisible, confronte l’armée à des conditions d’action inhabituelles. De par leur armement à disposition, ils sont obligés à une certaine passivité et ne pas intervenir lors de la commission d’infractions ou d’attaques, qui sont réservées à la police nationale, ce qui entraîne l’incompréhension des gens qui s’attendent à ce qu’ils les défendent. Des frustrations peuvent facilement découler de cette mise en contact quotidienne du civil et du militaire.

C’est ce qu’on constate en suivant le parcours de Léo, qui est persuadé d’avoir les choses sous-contrôle, mais se transforme peu à peu en cocotte minute prête à exploser. Le quotidien du jeune soldat en colère se suit avec intérêt grâce au très convaincant Anthony Bajon, qui a déjà fait ses classes dans le sympathique et vorace Teddy, film de loup-garou franchouillard découvert au dernier festival de Gérardmer. L’acteur est soutenu par une Leila Bekhti aussi sobre qu’investie et un Karim Leklou (François, dans Le Monde est à toi) gentiment en roue libre. Giovanni Aloi alterne entre la vie de caserne et l’opérationnel, faisant progressivement monter la tension et créant un attachement particulier envers ses personnages peu recommandables. Le climax du film dans une manifestation au coeur de Paris prend acte de cette belle préparation du spectateur pour entrer dans une zone de guerre plus réelle dans laquelle la vie et le futur des trois ne tiendra qu’à leur maîtrise d’eux-mêmes. Cette conclusion radicale est un peu en trop, mais elle n’amoindrit pas ce qui a précédé. La Troisième Guerre est un film aussi instructif que bien emballé prévu pour une sortie en salles en septembre, il ne faudra pas manquer d’aller le défendre.

La loi de Teheran – متری شیش و نیم;

Réalisation : Saeed Roustaee

Scénario : Saeed Roustaee

Directeur de la Photographie : Hooman Behmanesh

Montage : Bahram Dehghani

Musique : Payman Yazdanian

Production : Seyed Jamal Sadatian & Mohammad Sadegh Ranjkeshan

Pays : Iran

Durée : 2h14

Sélection Reims Polar 2021

Acteurs Principaux : Payman Maadi, Navid Mohammadzadeh, Hooman Kiaie, Parinaz Izadyar, Farhad Aslani

Genre : Polar Urbain

Note : 5/10

Méfiez vous des accroches sur les affiches, et même si on invoque le grand créateur du polar réaliste, William Friedkin en personne. Mis à part son sujet – une enquête pour boucler de gros trafiquants de drogue – la loi de Teheran n’a pas grand chose à voir avec French Connection. Il n’en a ni l’ampleur internationale, ni l’immersion, et il a des visées beaucoup plus sociales que le chef d’oeuvre de William Friedkin. Au terme d’une traque de plusieurs années, Samad, flic obstiné aux méthodes expéditives qui n’aurait pas dépareillé dans la brigade de choc de Vic MacKay, met enfin la main sur Nasser K., le parrain des trafiques de drogues locaux. La confrontation avec le cerveau du réseau va prendre des ramifications qui échappent à tous, alors que le chaos semé par la drogue sort des rues pour gangréner les prisons.

Les intentions du film de Saeed Roustaee sont bonnes. La présentation du film rappelle qu’ « En Iran, la sanction pour possession de drogue est la même que l’on ait 30 g ou 50 kg sur soi : la peine de mort. Dans ces conditions, les narcotrafiquants n’ont aucun scrupule à jouer gros et les ventes ont explosé. Ainsi, 6,5 millions de personnes ont plongé. ». L’effet pervers de ce cadre législatif est la véritable toile de fond de son film. On y voit en permanence le chaos de cellules dans lesquels s’entassent des dizaines de junkies au crack, dans des conditions où la dignité a totalement disparu. La loi de Teheran dénonce un système judiciaire et pénitentiaire sous l’eau qui laisse les plus désoeuvrés livrés à eux-mêmes et qui utilise la peine de mort comme porte de sortie pour ses lacunes. Le film est construit principalement sur deux points de vue, les personnages annexes n’ayant que peu d’intérêt. Les scènes du point de vue de Nasser au sein de ces géoles sont plus intéressantes que celles du flic de terrain stéréotypé joué par Payman Maadi (vu dans 13 hours et 6 underground de Michael Bay). Mais il est difficile, malgré tout, de se raccrocher à ces scènes, tant le côté bavard et explicatif du film sort de l’émotion exprimée par l’acteur. Le film de Saeed Roustaee montre tout ce qu’il y’a à montrer et il est souvent bien trop ambitieux pour ses moyens. Il y’a sans cesse un décalage entre le fond (ce que l’on voit à l’écran) et la réalisation. Lente et routinière, traînant une photographie terne, celle-ci se rapprocherait plus d’un long épisode de Plus belle la vie que de la méthode Friedkin. L’effort à produire pour se raccrocher à des éléments signifiants incombe à cette réalisation plate, ce qui est bien dommage avec un sujet pareil. Un documentaire sur le sujet serait probablement bien plus intéressant, si jamais il a la possibilité de voir le jour.

Deliver us from Evil – 다만 악에서 구하소서

Réalisation : Hong Won-chan

Scénario : Hong Won-chan

Directeur de la Photographie : Hong Kyeong-pyo

Montage : Kim Hyung-joo

Musique : Mowg

Production : Kim Chul-yong

Pays : Corée du Sud

Durée : 1h48

Sélection Reims Polar 2021

Acteurs Principaux : Hwang Jung-min, Lee Jung-jae, Park Jeong-min, Choi Hee-seo

Genre : Polar, Action

Note : 8/10

Les coréens du Sud n’ont plus grand chose à prouver en matière de blockbusters. Lorsqu’elles sont réussies, leurs grosses machines sont une belle synthèse entre de l’action décomplexée et une approche frontale et sans concession des genres qu’elles visitent, et à ce jeu, ils coiffent aux poteaux depuis déjà quelques années les Etats-Unis. Deliver us from evil est de ces blockbusters là . Il embrasse le polar urbain avec une grande noirceur tout en n’oubliant jamais d’être avant tout un divertissement qui fait monter l’adrénaline et qui brasse un grand nombre d’émotions. Un tueur à gages (Hwang Jung-min, le shaman de l’excellent The Strangers) vient d’achever son dernier contrat. Il est prêt à partir vivre sa retraite sous le soleil, mais il reçoit un appel troublant en rapport avec l’enlèvement de la fille de la femme qu’il aimait, qui pourrait aussi être la sienne. Il se rend alors en Thaïlande pour enquêter, mais il est suivi de près par un tueur psychopathe dont il a assassiné le frère et qui s’est juré de le supprimer. Sur la piste de trafiquants d’organes qui auraient enlevé la gamine, notre antihéros devra composer avec le taré qui sème le chaos et le sang partout où il passe.

Directeur de la photographie et scénariste sur le premiers films de Na-Hong Jin (The Chaser, The Murderers), Hong Won-chan prend son envol en signant le scénario et la réalisation de ce polar complet. Le film démarre dans le monde des tueurs à gages, dans une atmosphère ténébreuse et mélancolique, mais le film passera vite la deuxième vitesse pour aller dans des territoires où on ne l’attend pas forcément. Hong Won-chan s’applique à mettre sur le chemin de son héros taciturne des personnages qui appartiennent à différents mondes, dans un choc des cultures permanent. Il n’hésite pas non plus à trancher dans le vif, à montrer une scène de torture à la limite du soutenable entre un échange typique d’un buddy movie et un affrontement à mains nues entre deux tueurs. Au centre de cette course poursuite, on trouve la gamine qui doit totaliser le plus grand nombre de traumas de l’histoire des blockbusters. Coincée dans un monde sauvage qui s’emploie avec ardeur à l’envoyer à l’abattoir, elle pourra compter sur ce père de fortune et les alliés inattendus de celui-ci. Imprévisible,prenant, parfois drôle et souvent émouvant, Deliver us from evil se place au top de la compétition de ce Reims Polar 2021.

Boite Noire

Réalisation : Yann Gozlan

Scénario : Yann Gozlan, Simon Moutaïrou, Nicolas Bouvet-Levrard & Jérémie Guez

Directeur de la Photographie : Pierre Cottereau

Montage : Valentin Féron

Musique : Philippe Rombi

Production : Wassim Béji, Matthias Weber & Thibault Gast

Pays : France

Durée : 2h09

Sélection Reims Polar 2021

Sortie en salles le 8 septembre 2021

Acteurs Principaux : Pierre Niney, Lou de Lâage, André Dussollier, Sébastien Pouderoux, Olivier Rabourdin, Guillaume Marquet

Genre : Thriller paranoiaque

Note : 7,5/10

Le vol Dubaï-Paris s’est écrasé dans le massif alpin. Technicien au BEA, autorité responsable des enquêtes de sécurité dans l’aviation civile, Mathieu Vasseur est propulsé enquêteur en chef sur cette catastrophe aérienne exceptionnelle. Il va devoir analyser les boîtes noires pour transmettre ses conclusions sur l’origine du crash. Une chance inespérée pour le jeune homme, qui se voit contrarié epar l’impact médiatique de la catastrophe et l’implication de grandes compagnies de l’aviation. Si son analyse semble confirmer la thèse d’un attentat terroriste, il se rend très vite compte de certaines incohérences, qui le poussent à aller pousser ses investigations plus loin, au-delà de la simple analyse des preuves qui lui sont fournies. La disparition d’un collègue et des dissimulations d’expertises le conduisent sur un terrain très glissant.

Présenté en compétition officielle du festival Reims Polar 2021, Boîte Noire nous prend de revers en s’introduisant comme un récit de détective dans un univers opaque. De par son scénario très documenté (co-écrit par Jérémie Guez, le réalisateur de Sons of Philadelphia, aussi présent au festival) et son exploration d’un microcosme technique peu abordé au cinéma, sa première partie lorgne vers le très sympathique Le Chant du Loup d’Antonin Baudry. Avec un scénario pareil, il n’aurait pas été désagréable de passer ces deux heures en terrain fermé. Mais nous glisserons progressivement avec Pierre Niney vers une thriller paranoïaque dans le style de La Firme qui croiserait les grands récits de lanceurs d’alertes américains. C’est de façon presque indolore que le revirement se fait, et il apporte au film une couche supplémentaire réjouissante.

Le réalisateur Yann Gozlan a débuté avec le film d’horreur Captifs et il a depuis montré ses appétences pour les ambiances psychologiquement tendues, avec un talent certain. Ayant travaillé avec le scénariste Guillaume Lemans (Pour elle, A bout portant), il partage avec lui une certaine pureté dans l’expression du cinéma de genre qui fait appel à l’intelligence du spectateur. Boîte Noire avance méthodiquement, et presque uniquement par l’image et l’action. Son enquêteur renfermé ne rejoindra pas la longue liste des personnages médiatiques, mais sa position n’en est que renforcée. Sans sur-explication, le spectateur est contraint à ne plus décrocher de l’histoire. La réalisation très fluide l’accompagne, ainsi qu’un scénario qui introduit bien à l’avance ses différentes étapes. Un casting de bons seconds couteaux français dominé par Niney et André Dussolier achève d’en faire une réussite. Sa seule faute de goût est son final, un peu trop spectaculaire, mais il ne gâche rien du plaisir. Surprenant et haletant, Boîte Noire coche toutes les cases pour booster un cinéma français en mal d’originalité.

Shorta

Réalisation : Anders Ølholm, Frederik Louis Hviid

Scénario : Anders Ølholm, Frederik Louis Hviid

Directeur de la Photographie : Jacob MØller

Montage : Anders Albjerg Kristiansen

Musique : Martin Dirkov

Production : Morten Kaufmann, Signe Leick Jensen

Pays : Danemark

Durée : 1h48

Sélection Reims Polar 2021

Acteurs Principaux : Jacob Hauberg Lohmann, Simon Sears, Tarek Zayat, Dulfi Al-Jabouri, Issa Khattab, Abdelmalik Dhaflaoui, Özlem Saglanmak

Genre : Polar Social

Note : 8/10

L’hospitalisation de Talib, un adolescent noir de 19 ans suite à des blessures en garde à vue crée la tension dans une banlieue de Copenhague. Ce matin-là, Jens apprend qu’il va devoir faire équipe avec Mike, un flic plus expérimenté, mais visiblement borderline. Il le fait à contrecoeur. Lorsque le décès de Talib est annoncé, la tension se transforme en émeutes et les deux équipiers sont pris en chasse dans la cité. Ils devront se frayer un chemin pour leur échapper, et surtout survivre dans cette zone de guerre.

Présenté dans la section Sang Neuf du Festival Reims Polar 2021, Shorta est le premier film des réalisateurs danois Anders Ølholm & Frederik Louis Hviid, deux noms qu’il faudra retenir, tant cette petite claque a l’air de tout, sauf d’un premier essai. Déjà 20 ans que Nicolas Winding Refn a désinhibé les cinéastes de genre danois avec sa trilogie Pusher, et on peut regretter qu’il n’y ait eu que quelques suiveurs, une grande partie d’entre eux étant issus du Dogme. Shorta établit une relève excitante, qui semble avoir trouvé un juste milieu entre l’immersion et le recul. Le sujet des tensions entre la police et les jeunes des cités est brûlant et il entretient toutes les polarisations, mais les deux réalisateurs parviennent à jouer les funambules, tout en n’oubliant pas de proposer un polar hard boiled qui fait beaucoup plus que son boulot. La montée de la tension entre les deux flics et dans le quartier est réelle bien avant la création de la « zone de guerre », et l’embrasement créé une atmosphère d’urgence qui ne baissera pas jusqu’à la dernière image. Chaque moment de Shorta remue et nous fait ressentir chacune des micro-décisions prises par des personnages de plus en plus isolés. Un véritable survival sans aucun temps mort.

Cet enfermement physique est doublé d’un enfermement mental constant, état des lieux très réel d’un monde de plus en plus polarisé. « A force d’être traité comme ce qu’on est pas, on finit par le devenir », dit une mère qui a recueilli un Mike alors qu’il était blessé. Cette phrase qui s’applique au fils celle qui l’a prononcée peut très bien s’appliquer à Mike. Le flic en colère qui s’est replié sur son instinct de caste et un racisme rassurant n’est pas si éloigné des jeunes qui le détestent, et inversement. Cette propension à catégoriser chaque individu s’autonourrit en permanence dans un monde où il n’y a pas vraiment d’arbitre pour rapprocher chacun des camps. La presse s’emploie même à monter en épingle les oppositions alors que le conflit est prêt à éclater. Shorta endosse ce rôle de médiateur vacant dans la limite du raisonnable. Dès que l’occasion se présente, les réalisateurs-scénaristes n’hésitent pas à faire enfiler à chacun des camps le costume de l’ennemi et ils tentent des rapprochements. Mais créer un lien est long, et chaque prise de conscience arrivera au terme d’un parcours personnel fort. Aussi vaillant soit le choix final de chacun des protagonistes, il ne sera pas forcément récompensé. Sous ses dehors musclés, Shorta est au final un film humaniste car il ajoute une touche de lumière à un constat terrifiant et sans solution facile, sans se parer d’oeillères. La réalité des acteurs de ses affrontements n’ayant pas le privilège d’un tel recul, il reste une belle bouteille à la mer. On ne peut que lui souhaiter une sortie en salles dans nos contrées.

The Mortuary Collection

Du 27 au 31 janvier, LA REVANCHE DU FILM se met à l’heure du 28e Festival international du film fantastique de Gérardmer, qui a lieu cette année en ligne.

Réalisation : Ryan Spindell

Scénario : Ryan Spindell

Directeur Photo : Caleb Heymann & Elie Smolkin

Montage : Eric Ekman & Joseph Shahood

Bande Originale : Mondo Boys

Chef Décoratrice : Lauren Fitzsimmons

Direction Artistique : Harrison Chambers, Kati Simon

Production : Allison Friedman, T. Justin Ross, Ryan Spindell & Ben Hethcoat

Pays : USA

Durée : 1h48

Acteurs Principaux : Clancy Brown, Caitlin Cluster, Christine Kilmer, Jacob Elordi, Ema Horvath, Barak Hardley, Sarah Hay

Genre : Anthologie Horrifique

Note : 8/10

Quoi de mieux qu’une bonne anthologie horrifique pour conclure ce 28ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer ? L’exercice est tellement casse-tête que le dernier sans faute à avoir été commis, « Southbound » date de 2015. Un peu plus de cinq ans plus tôt, c’était Michael Dougherty, le futur réalisateur de Krampus, qui réalisait le génial « Trick r’Treat ». C’est dire si ce « Mortuary Collection » de Ryan Spindell avec ses sketchs en tout points égaux en qualité était attendu. Le fil rouge est consacré : Une jeune femme pénètre dans une très vieille maison funéraire afin de répondre à une annonce d’emploi peu banale affichée à l’extérieur. Elle est accueillie par l’imposant Montgomery Dark, croque-mort de son état. L’entretien d’embauche prend la forme de récits macabres racontés par le taulier. Et lorsque le conteur est l’immense Clancy Brown (prêtre inoubliable de la série « Carnivale », entre autres), le voyage est encore plus savoureux. Nous aurons droit à trois histoires et une historiette bonus : Un jeune homme d’une fraternité couche avec la femme de trop de son palmarès, un marié a trop présumé de ses voeux de mariage, une baby-sitter agressée par un tueur d’enfants est loin de ce comporter comme on attendrait d’elle. Chacune de ces histoires est concise, immersive, très bien mise en scène, en remontrant à une grande partie des réalisateurs adeptes du gras présents encore cette année au festival de Gérardmer. Il s’en dégage surtout une ironie macabre que connaissent bien les lecteurs des E.C Comics, les visionneurs des Contes de la Crypte et ceux qui ont pu survivre au sympathique « Body Bags » (1993) dans lequel John Carpenter lui-même tenait le rôle du croque-mort.

Mais Ryan Spindell ne pouvait pas débarquer après tout le monde sans ajouter sa marque. Les conteurs ont toujours été là pour enseigner que les mauvaises actions avaient des conséquences. Le réalisateur intègre ce mantra à son fil rouge, opposant au croque-mort une prétendante incrédule qui a tous les arguments pour lui oppose le contraire. Il propose un étonnant retournement de situation à l’issue du deuxième récit et un troisième ride inhabituel qui s’intègre royalement à l’ensemble du film, tout en modernisant un peu l’anthologie. Ce troisième récit centré sur la babysitter en danger intègre par ailleurs, et de façon pertinente, le court-métrage que Spindell a réalisé en 2015, The Babysitter Murders. On ne peut qu’espérer une sortie tardive en salle pour ce petit bijou qui parcourt les festivals depuis sa première au Fantastic Fest en 2019.

Aya et la Sorcière – アーヤと魔女 – Earwig the Witch

Du 27 au 31 janvier, LA REVANCHE DU FILM se met à l’heure du 28e Festival international du film fantastique de Gérardmer, qui a lieu cette année en ligne.

Réalisation : Gorō Miyazaki

Scénario : Keiko Niwa, Emi Gunji, Hayao Miyazaki d’après le roman de Diana Wynne Jones

Bande Originale : Satoshi Takebe

Animation : Katsuya Kondo, Yukinori Nakamura, Miho Satake, Howard Shih, Seri Tan

Effets Visuels : Jacys Cheng-Yu Lin

Production : Koji Hoshino, Kentaro Morishita, Kiyofumi Nakajima, Toshio Suzuki, Keisuke Tsuchihashi, Isao Yushikuni, Studio Ghibli

Pays : Japon

Durée : 1h22

Sélection Festival du Film Fantastique de Gérardmer 2021

Voix originales : Taylor Paige Henderson, Vanessa Marshall, Richard E.Grant, Dan Stevens

Voix françaises: Erina Solomon, Sylvia Bergé, Thierry Hancisse

Genre : Animation, Fantastique

Note : 7/10

Alors que la (nouvelle) dernière oeuvre d’Hayao Miyazaki « Comment vivez-vous? » ne risque pas de sortir avant 2024, Ghibli met sur le devant de la scène un téléfilm réalisé en 3D. Diffusé sur la chaîne NHK en fin d’année 2020, Aya et la sorcière est distribué dans l’hexagone par Wild Bunch et sa sortie cinéma prévue en février 2021 est évidemment repoussée aux calendes de ré-ouverture des spectacles culturels. Comble de l’ironie, nous le verrons d’abord sur nos téléviseurs, comme nos amis japonais, grâce à sa programmation au 28ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer.

Ceux qui ont bondi devant le mot « 3D » ressentent visiblement la même hantise que l’auteur de ces lignes, pour qui les films d’animation Ghibli représentaient le dernier bastion de défense de l’animation 2D et du crayonné. Il n’était pas utile de se mettre à tout prix à singer les productions PIXAR et consorts vingt ans après la bataille alors même que les studios de Miyazaki et Takahata connaissaient une gloire mondiale tardive à la même époque sans avoir sacrifié aux nouvelles technologies d’animation. Les japonais ont néanmoins prouvé récemment que le passage à la 3D pouvait être réussi avec l’aventureux Lupin III. Alors, ne faisons pas trop les bougons avant d’avoir vu.

C’est Goro Miyazaki (Les contes de Terremer, La colline aux Coquelicots) qui se colle à cette petite révolution, et l’oeuvre en question est une adaptation de « Earwig and the Witch » de l’anglaise Dianne Wynne Jones, ouvrage plutôt connu de la littérature enfantine. Fille de sorcière, Aya a été placée à l’orphelinat. La fillette de dix ans ne souhaite pas quitter ces lieux qu’elle peut plier à son bon vouloir, ni son jeune ami/ faire-valoir Custard. Bientôt adoptée par la stricte Bella Yaga et le mystérieux Mandrake, Aya doit se faire malgré elle à son nouvel environnement et aider à préparer les repas de Mandrake. Elle découvre bientôt que ses nouveaux hôtes sont des sorciers et qu’ils connaissaient très bien sa mère. Le déroulement de ce film d’animation japonais so british est très classique, voire routinier. Une routine qui n’est brisé que par l’espièglerie de la gamine, le mystère qui entoure le charismatique et coléreux Mandrake et une poignée de flashbacks rock’n roll bourrés d’énergie, assurément un bon ajout au capital Ghibli. Ces trois éléments rendent Aya et la Sorcière très attachant, drôle et facile d’accès. Mais ce nouveau Ghibli souffre beaucoup de son incapacité à aller au-delà de l’anecdotique. Sa simplicité ne dissimule rien de plus que l’Histoire d’une enfant manipulatrice dont le but est de retrouver le contrôle des choses. Son pitch pourrait être celui d’une série tévé de luxe à destination des plus jeunes. Une impression d’autant plus forte que le film ne possède pas de conclusion, seulement un cliffhanger brutal qui en laissera plus d’un sans voix.

Mais Aya a t’elle réussi ce passage à la 3D? Le résultat est visiblement en deçà de ce qu’on peut s’attendre à trouver sur un long-métrage d’animation en 2020, en particulier sur le rendu des textures, visiblement lissées sans que cela paraisse être une direction artistique assumée. On ne peut pas blâmer Goro Miyazaki de ne pas parvenir à faire du PIXAR car personne ne le peut et il a fallu vingt cinq ans à PIXAR pour arriver au rendu de Soul. Par contre, il est moins défendable que Aya soit moins finalisé qu’un Lupin III the Third, compte tenu des moyens et du standard de qualité de Ghibli. Il y’a ça et là de bons présages sur la capacité d’évolution rapide de cette technique par le studio de Miyazaki, ne serait-ce qu’en regardant les rendus des expressions et comment la gamine du titre parvient à prendre vie. Même avec ces scories et son allure de série tévé, l’espièglerie d’Aya vole la vedette à la quasi totalité de la programmation de ce festival de Gérardmer. L’honneur est donc à peu près sauve.

Mosquito State

Du 27 au 31 janvier, LA REVANCHE DU FILM se met à l’heure du 28e Festival international du film fantastique de Gérardmer, qui a lieu cette année en ligne.

Réalisation : Filip Jan Rymsza

Scénario : Filip Jan Rymsza & Mario Zermeno

Directeur Photo : Eric Koretz

Montage : Andrew Hafitz, Bob Murawski, Wojciech Janas

Bande Originale : Cezary Skubiszewski

Chef Décorateur : Marek Warszewski

Production : Filip Jan Rymsza, Wlodzimierz Niderhaus & Alyssa Swanzey

Pays : Pologne, USA

Durée : 1h40

Compétition Officielle Festival du Film Fantastique de Gérardmer 2021

Acteurs Principaux : Beau Knapp, Charlotte Vega, Jack Kesy, Olivier Martinez, Audrey Wasilewski, Daisy Bishop

Genre : Thriller Fantastique

Note : 8/10

Août 2007, à la veille de la crise des suprimes. Richard Boca, un analyste de Wall Street solitaire et complexé détecte des signes annonciateurs d’un problème dans les données financières qu’il traite. Ses modèles prédictifs se comportent de façon inattendue. C’est à ce moment qu’il rencontre Lena et que des nuées de moustiques envahissent mystérieusement son luxueux appartement, le dévorant autant physiquement que mentalement. Alors que son univers se délite peu à peu, Richard devra apprendre à lâcher prise avant que le système ne le dévore. Mosquito State est le troisième film du réalisateur polonais Filip Jan Rymsza, qu’il réalise après avoir terminé The Other Side of the Wind, film inachevé d’Orson Welles et produit un documentaire reposant sur une conversation entre Dennis Hopper et Welles. Cette fascination pour le méticuleux et précurseur réalisateur de Citizen Kane est intéressante puisque Mosquito State s’attache à suivre un prodige enfermé dans un système imprévisible et hostile qui entreprend de s’en affranchir pour développer son propre système. Ce système imprévisible est notre monde à l’aube de la crise de 2008. Un écosystème qui se pensait protégé, où la prévisibilité semblait une donnée acquise, au point de s’autoriser tous les débordements. Probablement le seul à maîtriser cet écosystème, Richard a conscience que les limites sont en train de sauter lentement, et il porte seul la responsabilité de savoir. Problème de ce Cassandre moderne : Il n’est pas à la tête de ce système, et il ne peut donc pas contrôler sa chute. L’arrivée des moustiques et des déformations corporelles somatisent parfaitement ce désordre.

Le film sera à partir de là une tentative constante de concrétiser un nouveau modèle auto-défensif, qui puisse absorber cette crise. Mais le prodige a une petite abeille protectrice, la jeune Léna, qui lui a susurré qu’il devait lâcher prise. Cette recherche se fera donc dans une tentative d’équilibre, sans la douleur, mais vers une direction plus saine et plus libre. Le jeune homme finira par chercher à contrôler ces moustiques. Parallèlement, sa parole se libère et il acquiert la confiance nécessaire pour parler à la seule femme qui a su voir quelque chose en lui. Cette histoire n’est pas une ligne droite. Elle est jonchée de parasites, morceaux choisis de chaines d’information et de programmes tévé de cette année-là, qui posent à la fois le contexte du film et présentent une partie de cette équation insoluble dans la tête de l’anti-héros. Le réalisateur a réussi à rendre omniprésents ces signes de désordre progressif de la seconde moitié des années 2000, tout en conservant la poésie de son film, une inquiétude constante – on a constamment l’impression que tout va se transformer en film d’horreur- et une forme déliée de toute contrainte. Mosquito State suit tranquillement son cours, porté par l’étonnant Beau Knapp dans un registre à mi-chemin entre le Christian Bale de « The Big Short » et un Nicolas Cage à qui on aurait donné des calmants. Ce n’est finalement pas l’intelligence de son propos, ni son actualité (l’absence de prévisibilité, nous sommes en plein dedans) qui en fait un cas à part dans ce festival de Gérardmer 2021, mais son refus de nous amener là où on pense et où le genre aurait porté cette histoire. Ainsi la conclusion faite à cette histoire, contrairement à celle plus générale de cette crise, est une grande et belle surprise.