Homicide Life on the Street – Saison 2

Créateur / Showrunner : Paul Attanasio

Scénario : David Simon, David Mills, Paul Attanasio, James Yoshimura, Noel Behn, Tom Fontana

Réalisation : Stephen Gyllenhaal, Chris Menaul, John McNaughton

Chef Opérateur : Jean De Segonzac

Montage : Cindy Mollo

Musique : Chris Tergessen

Chef Décorateur : Vincent Peranio

Direction Artistique : F.Dale Davis, Susan Kessel

Pays : USA

Durée : 4 x 45 mn

Diffusée sur NBC du 6 au 27 janvier 1994. En France sur Série Club à partir du 3 avril 1998. Disponible en dvd zone 2 UK depuis le 26 février 2007 (coffret saison 1)

Production : Barry Levinson, Tom Fontana, Jim Finnerty, Gail Mutrux, Debbie Sargent, Henry Bromell

Acteurs Principaux : Daniel Baldwin, Ned Beatty, Richard Belzer, Andre Braugher, Yaphet Kotto, Melissa Leo, Jon Polito, Kyle Secor, Robin William, Julianna Margulies, Zeljko Ivanek

Genre : Polar

Note : 8,5/10

4. En sursis

Le 6 janvier 1994, Homicide est de retour sur NBC, toujours en remplacement de mi-saison et plus que jamais en sursis. Les audiences très moyennes de la saison 1 ont poussé la chaîne à ne diffuser, pour cette saison 2, que les quatre épisodes supplémentaires commandés l’année précédente. Mais le PDG de NBC Entertainment Warren Littlefield est décidé à offrir à ces quatre épisodes les meilleures conditions de diffusion. Il déplace la série le mardi à 22h, derrière les deux locomotives de la chaînes, Seinfeld et Frasier. Homicide prend ainsi le créneau polar du jeudi 22h, qui était occupé par Hill Street Blues (Capitaine Furillo), puis repris son successeur L.A Law (La loi de Los Angeles) depuis 1987.

Homicide était partie pour changer régulièrement de réalisateur. De ce fait, Barry Levinson estima qu’un chef opérateur plus expérimenté que Wayne Ewing était nécessaire pour garantir une homogénéité des épisodes. Il engagea le chef opérateur Jean de Segonzac pour le remplacer. L’arrivée de la chaîne NBC à la production de la série pouvait la pousser dans le sens d’une réalisation moins stylisée. De Segonzac demanda au laboratoire de rendre les couleurs plus claires. De leur côté, Barry Levinson et Tom Fontana acceptèrent de bon gré de réduire le nombre d’histoire par épisodes pour être plus viewer friendly. Il ne s’agissait pas de fondre Homicide dans le moule des autres séries policières, mais de pouvoir mieux se concentrer sur l’histoire mise en avant. Fort de ces liftings, la série est fin prête pour affronter quatre semaines de vérité durant lesquels les nerfs des acteurs seraient mis à rude épreuve.

5. Bop Gun

Warren Littlefield a conservé un gros atout dans sa manche en décidant d’ouvrir la saison sur l’épisode Bop Gun qui devait originellement la conclure. La raison de ce changement est le nom de Robin Williams.

Cet épisode pour le moins singulier raconte le meurtre d’une touriste devant sa famille par un gang de jeunes de Baltimore. Aussitôt, l’affaire devient un red ball médiatique, comme le fut celle d’Adena Watson. Comme les huiles de Baltimore ont besoin de prouver qu’on ne tue pas une touriste impunément, Giardello doit mobiliser toute son unité sur le cas. Robin Williams interprète le mari de la victime, Robert Ellison, ballotté avec ses enfants de la salle des inspecteurs aux audiences du tribunal, au sein d’un système qui lui donne trop peu d’explications et de détectives qui semblent un peu trop oublier qu’il vit un drame. L’homme est visiblement perdu et poursuivi par sa culpabilité de ne pas avoir pu protéger sa femme. Il fallait un acteur de la stature du héros du Cercle des Poètes Disparus pour renverser le point de vue après une saison à suivre nos inspecteurs. Une tâche qu’il a accepté par égard envers Barry Levinson, qui l’a dirigé sur Good Morning Vietnam et Toys, mais aussi par attachement à la série. Williams est bouleversant dans un registre dramatique, entre nuance et explosions. Il est, il faut l’avouer, très bien servi par un scénario qui lui accorde de nombreux moments pour briller, signé de David Simon (le même qui a écrit Homicide : A year on the killing streets) et David Mills (futur collaborateur de Simon sur ses séries). Un autre nom au générique attire l’attention, celui du réalisateur Stephen Gyllenhaal, qui fit tourner pour l’occasion son fils Jake Gyllenhaal dans le rôle du fils de Robert Ellison, sept ans avant que Jake ne devienne Donnie Darko.

Robert Elisson (Robin Williams) et son fils (Jake Gyllenhaal)

Le point de vue de la détective Kay Howard rétablit la balance cotés criminelle dans la seconde partie de l’épisode. L’enquêtrice mène une quête un peu vaine pour prouver l’innocence du de Vaughn, le jeune accusé du meurtre, qu’elle pense condamné à tort. Nous y voyons l’environnement du jeune homme, que rien ne destinait à ce crime. Belle réflexion sur le pouvoir des armes, Bop Gun voit large et ratisse un peu sur les terres de Law and Order (New York : Police Criminelle), mais il ne trahit jamais le mantra de la première saison : l’immersion dans l’humain. Il se permet également un peu plus d’incursions pop, dont un titre de Seal en ouverture. En plus d’un Emmy Award à Robin William, l’épisode offre sa meilleure audience à Homicide : 33 millions de téléspectateurs, mais ne la met pas pour autant à l’abri de l’annulation.

Kay Howard, une femme dans un monde d’hommes

6. « Un Homicide redéfini »

Sans star pour les défendre, les trois autres épisodes de cette saison recherchent un équilibre qui puisse contenter à la fois les critiques qui ont loué les débuts de Homicide et les téléspectateurs décontenancés par la saison 1. L’épisode See No Evil marque la difficulté dans le traçage de cette ligne. Les enquêteurs se trouvent forcés de passer devant une psychologue spécialisée dans leur métier pour travailler leur sensibilité. Nous ne verrons qu’une poignée d’entre eux sur le divan, pour des scènes consensuelles qui ne font que répéter ce que nous savions déjà d’eux le mettre en perspective, probablement pour prendre ce nouveau public par la main et lui apporter une hauteur sur des personnages dont la noirceur peut gêner. La psychologie devient un facilitateur, au même titre que l’éditorialisation de sujets de société borne les épisodes, là où ils étaient plus insaisissables lors de la saison 1.

Si See No Evil peine à aborder le sujet de l’euthanasie sans certaines maladresses, le cas de Charles Cox, un jeune de Baltimore non armé, abattu dans le dos en pleine rue vraisemblablement par un policier sauve l’épisode. Une affaire qui se poursuivra sur l’épisode Black and Blue. Les discussions pour couvrir le policier auteur du crime – qui sont récurrentes dans l’épisode – ont provoqué la colère des vrais détectives de Baltimore. Vingt d’eux d’entre eux signèrent une lettre de protestation à destination de la production de la série, dénonçant le préjudice qu’elle leur faisait. Une attaque qui avait de quoi fait réfléchir Levinson et Fontana sur le fait de continuité à tourner dans la ville, alors que la presse avait déjà souligné la mauvaise pub que le « body-count » de leur série lui faisait. L’affaire est pourtant inspirée d’une des grandes affaires du livre duquel la série est tirée, une sorte d’épée de Damoclès sur le dos du détective Donald Worden. Le cas réel dépeint par David Simon était autrement plus froid et à charge des institutions que le traitement qu’en a tiré Homicide.

Pembleton, prêt à faire la leçon à Giardello

Loin du procès à charge, l’épisode met surtout à jour la difficulté de garder la raison lors d’une affaire en enjeux trop politiques. Entre les quartiers qui menacent de s’enflammer contre les policiers, la police qui veut sauver ses meubles et Giardello qui met en avant la solidarité entre flics, il devient quasiment impossible de faire du travail de détective. Alors que son soupçon envers les policiers qu’il a interrogé est plus fort, le détective Pembleton  – responsable de l’affaire- est tiraillé entre sa condition de noir et sa vocation de flic, deux allégeances en forte contradiction. Il les conciliera dans la douleur, dans une scène d’interrogatoire dont lui seul a le secret. En bon commercial, il vend la culpabilité à un suspect qui ne l’est pas pour montrer à son commandant le ridicule de la situation. L’épisode aurait pu s’arrêter là dans la saison précédente, mais les scénaristes choisissent de résoudre l’affaire avec un vrai coupable. Cette tiédeur n’amoindrit pourtant pas un épisode puissant qui révèle une fois de plus Andre Braugher et offre un petit rôle à Isaiah Washington. Il porte une forte résonnance avec le traitement médiatique passionné qui se développe actuellement sur la question sécuritaire en France .

Bolander / Munch : Une affaire d’équilibre….

La dynamique Bolander/Munch continue d’irriguer cette mini-saison pour offrir un sympathique clou du spectacle. Bolander pourrait bien avoir retrouvé l’amour avec une jeune serveuse (interprétée par Julianna Margulies, qui serait très bientôt l’infirmière Hattaway d’Urgences, et plus tard l’héroïne de The Good Wife), avec qui il forme un beau duo musical. C’est le moment où la relation en montagnes russes que Munch entretient avec la dénommée Felicia se termine. Dans le tandem, la dynamique s’inverse entre le misérable et l’enthousiaste. Munch est bien décidé à ne pas laisser passer cette période de bonheur dans la vie de son équipier, même si pour cela il doit demander au commandant d’intercéder ou gâcher un dîner décisif. A Many Splendor Things réalisé par John McNaughton (Henry, Portrait of a Serial Killer), conclut la saison sur cette note typique de la saison 1, et il réserve aux autres couples de détectives des affaires de meurtres liés à de curieux fétichismes, qui leur révèlent une fois de plus, beaucoup d’eux-mêmes.

Un peu en retrait sur cette saison, Crocetti et Lewis concluent sur une affaire de meurtre pour vol de crayon !

L’équilibre semble avoir été regagné, et Homicide a réussi à battre les audiences de La loi de los Angeles sur son créneau. Cette dernière se retrouve annulée dans la foulée. Mais la série de Barry Levinson et Tom Fontana ne conservera pas pour autant les jeudis soir. Elle reste sur des résultats moyennement convaincants et dans l’ombre de la nouvelle venue d’ABC, NYPD Blue, dont la liberté de ton et le côté plus trash ravissent à la fois les critiques et le public. Alors qu’Homicide est déplacée au vendredi, la tranche horaire qu’elle occupait voit arriver à une nouvelle série qui partage avec elle de nombreux points communs : E.R (Urgences).

Une nouvelle époque est bien lancée pour les séries tévés.

(à suivre…)

Homicide Life on the Street – Saison 1

Créateur/Showrunner : Paul Attanasio

Scénario : Paul Attanasio, David Simon, Tom Fontana, James Yoshimura, Jorge Zamacoma, Noel Behn

Réalisation : Barry Levinson, Alan Taylor, Nick Gomez, Martin Campbell, Wayne Ewing, Michael Lehman, Peter Markle, Bruce Paltrow

Chef Opérateur : Wayne Ewing

Montage : Tony Black, Cindy Mollo, Jay Rabinowitz

Chef Décorateur : Vincent Peranio

Direction Artistique : F. Dale Davis, Susan Kessel

Pays : USA

Durée : 9 x 45 mn

Diffusée sur NBC du 31 janvier au 31 mars 1993. En France sur Série Club à partir du 3 avril 1998. Disponible en dvd zone 2 UK depuis le 26 février 2007

Production : Barry Levinson, Tom Fontana, Jim Finnerty, Gail Mutrux, Lori Mozilo

Acteurs Principaux : Daniel Baldwin, Ned Beatty, Richard Belzer, Andre Braugher, Yaphet Kotto, Melissa Leo, Jon Polito, Kyle Secor, Lee Tergesen, Edie Falco, Wendy Hughes, Zeljko Ivanek

Genre : Polar

Note : 9,5/10

1. Baltimore. Un 31 janvier 1993…

L’année 1988 fut une année comme une autre pour les détectives de la brigade criminelle de Baltimore, plus ou moins déterminante pour les uns et les autres. Une année de routine dans une ville gangrénée par le crime ordinaire. A ceci près qu’un journaliste du Baltimore Sun nommé David Simon s’était donné pour mission de les suivre partout.

Au terme d’un long travail d’acclimatation, le futur showrunner de la série Sur Ecoute fut peu à peu accepté, jusqu’à faire suffisamment partie du décor pour que ces hommes habités par leur travail lui ouvrent les portes de leur univers, leurs règles, leurs quotidien. David Simon en tira un ouvrage Homicide : A year on the killing streets (rebaptisé Baltimore en France). Le journaliste avait déjà un talent certain pour dépeindre avec une grande humanité ces hommes imparfaits investis de la mission de faire parler les morts. L’ouvrage était aussi passionnant que les meilleurs polars, bien que peu spectaculaire. Il fut couronné dans la foulée d’un Edgar Award, la récompense attribué par l’association des auteurs de romans policiers (mystery writers of America). Si la France a longtemps attendu la sortie du livre, l’onction de David Simon quelques années après la diffusion de Sur Ecoute – aux tournant des années 2010 – fait qu’il peut désormais être aisément trouvable en nos terres. C’est même un français, Philippe Squarzoni, qui, en 2016, a franchi le pas d’en faire une adaptation en bédé, dépouillée et plutôt fidèle.

La carte de presse de David Simon au Baltimore Sun, « Homicide : A year on the killing streets » version américaine, et la première édition française (Sonatine)

Le début des années 90 était une période de vaches maigres pour la chaîne américaine NBC, qui perdait ou était sur le point de perdre tous ses gros succès des années 80 (The Cosby Show, Matlock, Cheers…). Il fallait de nouvelles séries pour tirer le network vers le haut. Après plusieurs essais infructueux sur des sitcoms, les exécutifs de la chaîne optèrent pour les dramas à haute valeur ajouté. La chaîne fit appel à Barry Levinson pour développer un de ces dramas. Un choix audacieux mais calculé, car le réalisateur était auréolé des succès de Rain Man et Good Morning Vietnam, et quelques passages de réalisateurs de cinéma sur le petit écran venaient de porter leurs fruits : NBC avait le précédent du Miami Vice (Deux flics à Miami) de Michael Mann et des Amazing Stories (Histoires Fantastiques) de Steven Spielberg. Sa rivale ABC venait de frapper juste avec le Twin Peaks (Mystères à Twin Peaks) de David Lynch. La câblée HBO regardait quand à elle grandir son anthologie Les Contes de la Crypte, qui serait le lieu de villégiature de nombreuses pointures du cinéma de genre. Levinson proposa aussitôt à la chaîne une adaptation de Homicide : Life on the Street.

L’idée d’un cop show basé sur le récit documentaire de David Simon était séduisante. Une série pouvait mieux retranscrire le quotidien de ces flics qu’un long métrage, et injecter ce shoot de réalité dans le genre de la série policière pouvait faire oeuvre de continuité sur la chaîne : La série Hill Street Blues (Capitaine Furillo) diffusée sur NBC avait durant sept ans posé de beaux jalons pour passer à la vitesse supérieure. Barry Levinson était destiné à être touché par l’ouvrage de David Simon. Natif de Baltimore, il avait baptisé sa boîte de production Baltimore Pictures et n’avait pas hésité à tourner plusieurs films sur place. Aussi lorsqu’il eut le feu vert de la chaîne, il n’hésita pas à tourner la série dans la ville de Baltimore, loin des lumières de la Californie qui abritait alors les tournages d’une grande partie des séries des grandes chaînes. Cette décision fut capitale pour l’authenticité de Homicide, au même titre que Montréal apporta le cachet visuel des X Files de Chris Carter (lancés sur la Fox la même année). Mais tourner sur place ne suffisait pas. Barry Levinson s’entoura d’une équipe à même d’apporter une touche nouvelle dans le paysage télévisuel, probablement le premier jalon d’une transformation des séries télévisées qu’entérinerait HBO au début des années 2000.

Tom Fontana, co-producteur exécutif de Homicide, est le symbole de ce nouveau souffle en ce qu’il deviendrait cinq années plus tard le showrunner de Oz, la première série du raz de marée HBO. En 1991, il était déjà auréolé du succès de St. Elsewhere, série médicale précurseure qui traça une voie en or pour nombre de ces acteurs, parmi lesquels figuraient Denzel Washington et David Morse. La lourde et passionnante tâche d’adapter le pavé de David Simon et de créer les pendants fictionnels de ces détectives réels incomberait à Paul Attanasio, scénariste du pilote et auteur de la « bible » qui servirait à tous les autres scénaristes de la série. Homicide : Life on the Killing Streets était entre les bonnes mains de celui qui scénariserait le Quizz Show de Robert Redford, le Donnie Brasco de Mike Newell et deviendrait par la suite le producteur exécutif de House M.D (Dr.House) et l’expertise des flics de la criminelle de Baltimore. Gary d’Addario, commandant de l’Unité décrite par David Simon, devint consultant sur Homicide, à l’instar d’autres de ses enquêteurs, et David Simon rejoignit lui-même un temps l’équipe des scénaristes, alternant avec l’écriture d’épisode pour sa série rivale NYPD Blue.

Le réalisateur/producteur Barry Levinson, le producteur Tom Fontana, le scénariste Paul Attanasio, le commandant Gary d’Addario et le chef opérateur Wayne Ewing

Un des derniers apports déterminants à Homicide fut le chef opérateur Wayne Ewing, que Barry Levinson avait rencontré sur le film Toys. Le directeur de la photographie est particulièrement important sur la création de l’atmosphère d’une série télé, en ce qu’il l’accompagne souvent sur sa durée alors que les réalisateurs changent. Mais c’est le choix conjoint de Levinson et Ewing de tourner avec une caméra super 16mn qui définit le style de Homicide. Plus maniable, elle permit d’alléger l’équipe de tournage et les jours de production, et surtout de capter sur le vif les performances des acteurs. La caméra portée de Wayne Ewing apportait dans la forme le dynamisme et l’action que la série ne fournissait pas au téléspectateur (à dessein) sur le fond. Ainsi il pouvait se concentrer sur les échanges et les interactions entre les personnages qui deviendraient la marque de la série.

La post-production apporta les deux éléments qui distinguèrent formellement Homicide des autres séries policières. Barry Levinson s’assura que le laboratoire du Maryland qui traitait le film lave le plus possible la pellicule de ses couleurs afin de la vider de ses contrastes, à l’exception des rouges. C’est ensuite dans la salle de montage de Tony Black qu’Homicide trouvait sa marque de fabrique : Le jump cut sauvage et les montages répétés (retour en arrière pour répéter le fragment qui a précédé). des techniques peu orthodoxes qui se firent plus discrètes dès la saison 2, mais donnèrent à cette première saison une atmosphère visuelle très particulière.

NBC avait programmée Homicide comme série de remplacement pour la mi-saison, prévue pour une diffusion à l’hiver 1993. Après le visionnage du pilote Gone For Goode , la première saison se vit prolongée à neuf épisodes et quatre nouveaux scénarios furent commandés, qui formeraient la courte deuxième saison. Très confiant dans les qualités de la série, le président de NBC Entertainment Warren Littlefield programma le pilote sur le meilleur créneau de la chaîne, après le Superbowl, un 31 janvier 1993…

2. Du rouge et du noir

La plaque commémorative de la série sur le Recreation Pier Bulding

Les téléspectateurs américains furent donc nombreux à découvrir ce commissariat reconstruit au sein du Recreation Pier Building de Fells Point. Un bâtiment investi par le chef décorateur Vince Peranio pour y créer des lieux qui seraient exploités durant les 7 ans de la série. Peranio créa un lieu de vie pour que les acteurs puissent évoluer à leur guise et s’approprier les lieux : la coffee room, l’aquarium qui serait le théâtre des interrogatoires des détectives Bayliss et Pembleton, la pièce 203 dans laquelle se regroupaient les bureaux des détectives de la Brigade Criminelle, sous la coupe du lieutenant Giardello.

C’est un tableau dans un coin de la pièce qui enregistrerait le record de gros plans : Une colonne pour chaque détective responsable de l’affaire (The Primary, celui ou celle qui répond le premier à l’appel à la découverte du corps), le nom de chaque nouvelle victime est noté en rouge sur sa colonne, puis il passe en noir quand le cas est résolu. Dès le pilote, les allers-retours sur le tableau permettent de se familiariser avec cette règle d’or qui accompagne la dure loi des statistiques qui régit le département de police de Baltimore, mais créé une certaine émulation.

Ces rouges et ces noirs sont autant de morts inspirés des homicides de 1988 relatés par David Simon, enrichis au fil des années. Pas de génie du crime à la Moriarty pour nos détectives, ni de poursuites à travers les rues de Baltimore. Ces meurtres sont crapuleux, souvent sous l’effet d’une impulsion et d’un contexte de vie délétère, parfois sans aucun mobile et exécutés de façon brouillone. Leur résolution sollicite un travail de fond de recueils de témoignages, de suivi de procédure (le coroner et le district attorney sont des personnages clés) et de réflexion.

Parfois un cas sort de l’ordinaire, souvent pour le pire. La saison 1 reprend et transforme une partie de ces cas pour les réduire un peu, alors que dans le livre de David Simon, ils s’étendent parfois sur des mois. Le meurtre d’un jeune flic qui hante la criminelle en 1988 devient le cas du flic Chris Thormann (Lee Tergesen, futur Tobia Beecher de Oz), attribué à Crocetti et Lewis. L’affaire de la tante Calpurnia, qui terrorise et tue ses maris et ses proches pour récupérer les primes d’assurance, sera un fil rouge sur deux épisodes. Et il y’a l’affaire Adena Watson, la première sous la responsabilité du nouveau venu Tim Bayliss (Kyle Secor), fraîchement débarqué des services de sécurité du maire de Baltimore. Lorsqu’il répond à l’appel, Bayliss est loin de réaliser à quel point cette affaire va le suivre. Lors de la scène de découverte du corps, le détective Tom Pellegrini le conseille sur le plateau. Il s’agit de son homologue dans la réalité, qui a enquêté le cas LaTonya Wallace qui a inspiré celui d’Adena Watson. Pellegrini a insisté pour être là. Sur le plateau, il ne quittait pas l’actrice qui jouait le corps d’Adena, toujours hanté par l’affaire qu’il n’a pas pu résoudre en 1988.

Réinterprété par Paul Attanasio, l’enquête sur le meurtre d’Adena Watson permet de mettre l’accent sur les red balls , ces cas hautement médiatiques qui ont un retentissement médiatico-politique tel qu’il conduit à en faire l’affaire de tous les détectives, mais qui refont psshitt une fois la pression retombée. Cette enquête nous offre des scènes aussi déchirantes que réelles avec la famille de la victime et l’implication troublée et habitée de Kyle Secor. Mais il nous offre surtout un chef d’œuvre de la télévision des années 90, l’épisode Three Men and Adena (1-06) qui reçut l’Emmy Award du meilleur scénario. Durant tout l’épisode, les détectives Bayliss et Pembleton (Andre Braugher, futur commissaire du Brooklyn 99) interrogent dans le bocal le principal suspect, un vendeur de fruits itinérants qui fut en contact avec la fillette (Moses Gunn). Le temps de la garde à vue est limité, la pression est forte et le suspect difficile. Ce huis clos sous tension voit constamment changer l’équilibre des forces et soutient son suspens jusqu’au bout. L’épisode construit la dynamique entre les Tim Bayliss et Frank Pembleton qui sera une des clés de voute de la série. Dans le pire des contexte, le duo entre le loup solitaire, mais néanmoins brillant Frank Pembleton et son très sage – mais torturé – collègue naît sous nos yeux avec une aisance d’écriture déconcertante.

Trois hommes et Adena

3- Du Jazz et du Blues

Les détectives Bayliss et Pembleton partagent la vedette à hauteur égale avec les autres couples improbables de la série. L’obsession pour le meurtre de Lincoln est un symptôme de la dépression du détective Crocetti (Jon Polito, peu après sa performance dans le Millers’s Crossing des frères Coen), mais elle sert de ciment aux chamailleries avec son coéquipier Lewis (Clark Johnson). Le respect quasi-fraternel qui lie Beau Felton (Daniel Baldwin) et Kay Howard (Melissa Leo) n’est pas exempt d’orages réguliers. Le détective Bolander (Ned Beatty, révélé dans le Délivrance de John Boorman), rigide et réservé, fait une curieuse équipe avec John Munch, progressiste affiché très rock n’roll (Richard Belzer retrouvera John Munch plus tard dans New-York Unité spéciale et en apparition dans de nombreuses séries). Au centre de ces tandems, l’impressionnant Yaphet Kotto (ex-mécano du Alien de Ridley Scott) campe un lieutenant Giardello charismatique et attachant, qui se bat contre une nostalgie rampante, les jeux politiques de sa hiérarchie et son dévouement à son unité.

« Gee » Giardello accueille le rookie Tim Bayliss

Les échanges de chacun donnent le ton de leur vie et rythment les épisodes. Tous talentueux, ces acteurs offrent une palette de jeu remarquable et rendent déjà Homicide imprévisible et passionnant. La série sait s’approprier quelques standards pop pour marquer le temps, mais c’est la musique jazz qui ponctue le plus souvent les épisodes de cette saison. Elle fait écho au montage désordonné et aux répliques qui peuvent paraître sortir de nulle part, mais expriment toujours ce que les personnages peinent à retenir en eux, comme si chacun de ces personnages était la note d’une partition. Le dernier épisode de la saison, le théatral Night of the Dead Living, porte à son paroxysme le jeu des échanges, au cœur d’un commissariat mis sous-pression par une chaleur rampante. Confrontés à l’absurdité de ces crimes, les détectives ont eux-mêmes des vie atypiques et une dévotion professionnelle qui bride leur capacité à mener une vie normale. Night of the Dead Living jongle entre ces vies en reléguant les enquêtes criminelles au second plan. Cette première saison de Homicide regorge de moments plus calmes, a priori anecdotiques, dans une mélancolie contemplative qui colle au ressenti de chacun des détectives. Le blues de ces héros ordinaires est magnifié par les instants silencieux qui concluent souvent les épisodes. Mais un épisode comme Three Men and Adena peut aussi être suivi de moments plus légers, comme cette enquête absurde sur le meurtre du chien policier Jake. L’équilibre se constitue entre moments de le drame et la convivialité. Barry Levinson et son équipe ont suivi le chemin inverse de David Simon. Ils ont donné à des personnages fictionnels une réalité et une épaisseur qui leur a donne vie. Après seulement quelques épisodes, il est déjà difficile de les abandonner à chaque fin d’épisode, et les retrouver est un plaisir toujours plus grand, même au re-visionnage.

Le détective Bolander face à un barman très à l’écoute (le réalisateur John Waters)

Déplacée très rapidement sur la case du mercredi, à 21h qui réunissait chez le rival ABC, les inconditionnels du show à succès de ABC Home Improvement, Homicide :Life On the Streets peine à faire décoller ses audiences, ce qui met déjà en danger son renouvellement.

(A suivre…)

Pour plus d’informations sur Homicide, la bible sur le sujet est Homicide : Life On The Street The Unofficial Companion de David P.Kalat.

Becker

Créateur : Dave Hackel

Scénaristes principaux : Dave Hackel, Marsha Myers, Michael Markowitz, Ian Gurvitz, Russ Woody, David Isaacs, Matthew Weiner

Réalisateurs principaux : Andy Ackerman, Ken Levine, Darryl Bates, Chris Brougham, Gail Mancuso, Will Shriner

Directeur Photo : Gregg Heschong

Montage : Darryl Bates

Bande Originale : Bruce Miller

Pays : USA

Durée : 129 x 22 mn

Diffusé sur CBS du 2 novembre 1998 au 28 janvier 2004. En France sur Série Club à partir du 5 septembre 1999. Disponible en intégrale DVD Zone 1 depuis le 6 juin 2017

Production : Dave Hackel, Tim Berry, Ian Gurvitz, Russ Woody, Michael Markowitz, Matthew Weiner

Acteurs Principaux : Ted Danson, Hattie Winston, Shawnee Smith, Alex Désert, Terry Farrell, Saverio Guerra, Nancy Travis, Jorge Garcia

Genre : Sitcom

Note : 8/10

20 mai 1993. A l’issue du dernier épisode de la série Cheers, les USA deviennent orphelins de leur barman préféré, Sam Malone, incarné 11 années durant par Ted Danson. Des personnages de Cheers apparaitront parfois (dont Sam Malone, une seule fois), au fil des 11 années de vie de Frasier, la série dérivée sur le psychiatre Frasier Crane. Mais il faudra attendre cinq ans pour que Danson se décide à rempiler en personnage principal d’une nouvelle sitcom. Malin, l’acteur a choisi un rôle aux antipodes du tombeur sympathique qui a fait la renommée de Sam malone : Celui d’un médecin généraliste misanthrope et râleur qui exerce dans un petit cabinet du Bronx. Diplômé d’Harvard et chercheur pendant quelques années, John Becker a consenti à tout laisser tomber pour aider la multitude de patients qui envahissent sa vie, et il le fait de bon gré, avec beaucoup d’investissement, en dépit des plaintes dont il inflige quotidiennement sa secrétaire dévouée Margaret, la réceptionniste Linda, la nouvelle patronne (et serveuse) du dinner d’à côté Reggie et son « meilleur ami » Jake, un non-voyant qui tient le kiosque. Un groupe auquel viendra très vite se joindre le perturbant Bob.

La série Becker conte durant cinq saisons et demie (la dernière est tronquée) le quotidien du praticien, ses états d’âme sur le monde, les choses auxquelles il se heurte et les conséquences de sa franchise incontrôlable. Elle développe aussi très graduellement les relations entre les différents personnages. D’abord cantonnés à des lieux distincts (le dinner de Reggie, le cabinet de Becker), ils viendront à se mélanger et à intégrer les histoires des uns et des autres. Mais cette inter-pénétration sera toujours faite par touches, sans grands éclats. Tout comme Friends qui lui est contemporaine, Becker est une série du quotidien, mais contrairement à celle de Rachel, Ross et cie, la vie des personnages de Becker n’évoluera que peu en cinq ans. Les scénaristes refusent de construire la série sur des grandes étapes type construction de couple, rupture, retour de flamme, mariage, enfants, autant de recettes qui ont su faire le sel de grandes sitcoms. Le « héros » a déjà connu plusieurs divorces, il a dépassé ce type de parcours initiatique. Le propos est de relater la vie des personnes qui ont certes trouvé un moyen de s’intégrer à la société, mais qui ont abandonné leurs rêves et partagent le même quotidien tiède. Un Cheers qui aurait intégré la vie professionnelle d’un de ses personnages, en somme.

Tout cela n’est pas très drôle, me direz-vous. C’est là qu’intervient la qualité d’écriture des personnages, qui peut permettre de développer n’importe quel sujet anodin en une intrigue de vingt minutes et donner envie de revenir la semaine suivante. Dave Hackel n’a pas créé les personnages les plus inoubliables des sitcoms des 90’s, mais ils sont une fondation, une matière première suffisamment forte pour que les scénaristes puissent épuiser les variations, user d’un humour de décalage, de répétition et développer un quotidien qui est une fin en soi. La bonne formule a été trouvée puisque la série a bien fonctionné jusqu’au départ de Reggie (Terry Farrell) en fin de saison 4. La chaîne voulut alors un peu remuer l’intrigue. L’arrivée de la pétulante Nancy Travis entrainait un virage plus sentimental qui ne fut pas validé par les téléspectateurs. Une relocalisation du show sur la case du dimanche l’acheva alors complètement.

Avec John Becker, Ted Danson prouve qu’il a acquis un talent comique remarquable. Une grande partie de l’humour de ses interventions repose sur la répétition, mais il parvient à surprendre à chacune de ses répliques. Outre la sympathie acquise du public de Cheers, il fallait du doigté et un talent certain pour rendre attachant un personnage comme celui-ci, une figure anti-héroïque alors très neuve dans l’univers des sitcoms. Si cette figure est contrebalancée par les seconds rôles, elle ne trouve pas vraiment d’opposé politiquement correct. Becker est gentiment moqué par les autres personnages, il a parfois le revers de sa mauvaise foi, mais sa vision du monde et son choix de s’en foutre complètement de heurter la sensibilité des autres n’est jamais condamné. On ajoute à cela qu’il n’a pas toujours tort et qu’une balance est constamment entretenue entre ses certitudes et la réalité. Quelques années plus tard, la série Dr. House reprendra à son compte l’idée d’un médecin misanthrope, mais Gregory House a peu de zone de gris et une empathie quasiment inexistante. La particularité de John Becker est justement cette zone de gris, sa lutte contre l’hypocrisie et son altruisme. Elle permet de considérer qu’une personne non politiquement correcte n’est pas obligatoirement un sociopathe, ou même un réactionnaire, mais que le problème vient parfois du monde dans lequel il vit. Il paraît peu probable qu’un tel personnage puisse s’épanouir dans une sitcom en 2020 sans être constamment repris. En cela, le re-visionnage de ces cinq saisons et la bienveillance désintéressée qui s’en dégage (tous les personnages sont traités avec le même égard, sans jamais tomber dans la complaisance) est une bouffée d’air frais. Dans le même ordre d’idée, si des sujets politiques sont abordés, ils le sont toujours à hauteur d’homme et sans imposer de vision.

Comme beaucoup de séries des années 90, Becker fut un tremplin pour quelques talents prometteurs. Le plus remarquable est le producteur-scénariste Matthew Weiner, qui fut recruté dans la foulée sur les Sopranos et devint plus tard le showrunner de Mad Men. On peut aussi retrouver dans le rôle de Linda l’actrice Shawnee Smith, future élève du Jigsaw dans la série des Saw, ou même Jorge Garcia (Hurley de Lost) qui vient compléter les réguliers sur les derniers épisodes de la série. Avec les années, cette série a rejoint la grande liste de sitcoms américaines qui auront toujours leurs fans aux Etats-Unis, mais condamnées à rester peu connues dans le reste du monde. Le visionnage régulier de Becker sur Série Club au tournant des années 2000 me permis d’en garder d’excellents souvenirs, qui furent validés quotidiennement à l’occasion de ce marathon de confinement. Le show n’est pas parfait, la réalisation peut avoir vieillie, mais les rires sont toujours là.

The Nevers

Créateur / Showrunner : Joss Whedon

Scénario : Joss Whedon, Melissa Iqbal, Madhuri Shekar, Jane Espenson, Kevin Lau, Douglas Petrie, Laurie Penny

Réalisation : Joss Whedon, David Semel, Zetna Fuentes

Directeur Photo : Seamus McGarvey, Ben Smithard, Richard Donnelly, Kate Reid

Bande Originale : Mark Isham

Direction Artistique : Rachel Aulton, John Martyn, Hazel Keane, Glenn Marsh, Clint Whelan

Cheffe Décoratrice : Gemma Jackson

Pays : USA

Durée : 6 x 52 mn

Diffusée sur HBO depuis le 11/04/2021 et en H+24 sur OCS

Production : Bernadette Caulfield, Jane Espenson, Philippa Gosslett, Douglas Petrie, Joss Whedon, Ilene S. Andress

Acteurs Principaux : Laura Donnelly, Ann Skelly, Ben Chaplin, Olivia Williams, James Norton, Tom Riley, Amy Manson, Nick Frost, Eleanor Tomlinson, Pip Torrens

Genre : Fantastique, Comédie, Drame

17 ans après la fin de la série Angel, je n’attends plus grand chose de Joss Whedon, et j’en suis le premier attristé. Mais The Nevers est un projet sous la bannière Mutant Enemy, en collaboration avec Jane Espenson et Douglas Petrie – des anciens de Buffy contre les vampires – et diffusé sur HBO, ce qui est assez neuf pour le créateur de la Tueuse. Et suffisant pour ma part, pour tenter l’aventure. Le sujet est l’apparition de super-capacités chez des femmes (et très peu d’hommes) de l’époque victorienne. »Les touchées », qui ont hérité leur don d’un événement surnaturel suscitent la défiance des notables, qui voient en elles une menace pour l’empire britannique. Whedon n’a clairement plus à prouver qu’il peut parler de ces sujets avec originalité. Mais peut-on encore faire original sur ces sujets en 2021?

Le Pilote de The Nevers pioche bien dans les lieux communs de l’époque victorienne et nous balance une directrice d’orphelinat courage pour aider les « touchées ». Cependant, les décors victoriens sont bien mis en valeur et l’action y’est bien filmée. Puis il y’a une volonté de mêler les genres : de la comédie (légèrement décalée, à la Whedon), du drame social, du film historique, de la SF, et une pointe de lyrisme. Le tout peut faire un peu gloubiboulga, mais la sauce finit par prendre dès le deuxième épisode. La meilleure surprise vient de l’adaptation au format feuilleton HBO. Whedon a pris de la bouteille à la réal et il s’attarde sur des choses a priori superflues, mais qui parviennent à installer une ambiance et développer une empathie réelle pour les personnages. C’est aussi parceque la saison ne compte que six épisodes. Lorsque les événements se seront emballés, nous n’aurons plus trop le loisir de souffler.

The Nevers se pose dans un mélange savant de l’Univers victorien de Dr Who (l’héroïne aurait pu être écrite par Steven Moffat), de Beaucoup de bruit pour rien (l’adaptation de Whedon), de Damon The Leftovers Lindelof (un côté choral et lyrique), de la série Ripper Street et de comics (Hors l’argument S-F, c’est un X Men à l’ère victorienne). La poésie et l’humour qui se dégagent de certaines scènes apportent une grande fraîcheur au thème du féminisme, trop souvent traité avec une gravité guerrière. C’est un peu comme si les choses reprenaient à l’extension du pouvoir de Buffy, mais dans une autre époque. Dans un contexte historique aussi rigide, comment ces femmes pourraient-elles apprendre à appréhender ces pouvoirs absurdes dont elles ne savent rien et protéger leur vie, sans devenir à leur tour des puissances destructrices ? Certaines choisissent, souvent contraintes par le destin, la voie de la haine et du crime, d’autres cherchent un équilibre quotidien avec les « normaux » tout en vivant en marge, bien que cet équilibre soit très fragile. A l’issue du troisième épisode qui fait particulièrement bien avancer l’intrigue, les enjeux grandissent. Les deux derniers épisodes de la saison réservent même un éclatement narratif plutôt audacieux, et répond avec élégance aux questions laissées en suspens.

Le seul gros défaut de cette première saison est qu’elle est au final trop dense, taillée pour une bonne quinzaine d’épisodes au moins. Whedon et ses scénaristes s’en sortent malgré tout très bien. Les personnages sont bien dessinés, l’univers est bien installé et les enjeux sont maintenant plus clairs. Le maestro quitte déjà le poste de showrunner pour céder les clés à Philippa Gosslett (co-scénariste de How to talk to girls at parties). Il n’y a plus qu’à espérer que cette qualité d’écriture persiste après la passation.

Adopt a Highway

Variation sur la liberté précaire d’un ancien taulard, Adopt a highway est une juxtaposition de moments, de rencontres, d’échanges qui sonnent tous justes.

Réalisation : Logan Marshall Green

Scénario : Logan Marshall Green

Directeur de la Photographie : Pepe Avila del Pino

Musique : Jason Isbell

Montage : Claudia Castello

Chef Décorateur : Emma Rose Mead

Production : Ethan Hawke, Jason Blum, Beatriz Sequeira, Couper Samuelson, Adam Hendricks, John H. Lang, Ryan Hawke, Zac Locke, David Grove, Churchill Viste, Donald Tang, Greg Gilreath

Pays : USA

Durée : 1h21

Sortie VOD en France le 16 mars 2020. Disponible sur OCS

Acteurs Principaux : Ethan Hawke, Elaine Hendricks, Chris Sullivan, Christopher Heyerdahl, Anne-Marie Johnson

Genre : Drame social

Note : 7,5/10

Russell Millings a plongé pour 21 ans pour possession de marijuana, la faute à une loi aberrante condamnant fortement les multi-récidivistes. Depuis, la loi a été abrogée, mais le temps passé derrière les barreaux l’a coupé de ses meilleurs années. A sa sortie, il découvre un monde où internet s’est généralisé et où un grand nombre de choses a changé. Il parvient à conserver un emploi de plongeur en attendant de mettre totalement une croix sur son passé. Un soir, il trouve un bébé dans une poubelle et il décide de le ramener chez lui pour s’en occuper. A partir de là, un enchainement d’événements vont mettre en danger le cocon qu’il s’est créé pour résister à ce monde hostile. Adopt a Highway est un film Blumhouse atypique, qui s’aventure très loin du cinéma d’horreur qui fait encore les beaux jours de la célèbre société de production. Il aborde le sujet bien peu glamour de la réinsertion des anciens détenus, et il le fait avec une originalité et une finesse qui forcent le respect. Il est une juxtaposition de moments, de rencontres, d’échanges qui sonnent tous justes au sein d’un chemin qui n’est jamais vraiment tracé. Le chemin d’un anti-héros dans sa solitude amené à faire des choix de moins en moins rationnels à mesure qu’il se trouve confronté à des codes qu’il ne maîtrise pas.

L’acteur Logan Marshall-Green (la très bonne série Quarry, The Invitation) a eu beaucoup de chance d’avoir le parrainage d’Ethan Hawke pour ses débuts derrière la caméra. Plutôt discret, Hawke peut s’enorgueillir d’une carrière qui présente un sans-faute, dans des genres très différents et loin des blockbusters que beaucoup d’acteurs plus chevronnés considèrent comme un passage obligé. Il apporte à ce quadra renfermé une proximité immédiate avec le spectateur. Nous connaîtrons quelques miettes de son histoire, mais ses réactions face au nouveau né et son attachement à son père disparu alors qu’il purgeait sa peine suffiront à ressentir une empathie profonde qui ne se tarira pas sur les quatre vingts minutes du film. Le choix de ne pas l’opposer systématiquement à ses interlocuteurs apporte une nuance bienvenue qui place avant tout l’absurdité dans le système, et moins dans ses pions. Adopt a Highway est un film mélancolique qui possède une bienveillance qui sait dénoncer sans caricaturer, qui sait jouer sur le décalage des époques sans tomber dans la franche comédie, qui sait aussi amener hors des sentiers battus alors qu’on pensait le destin de Russell scellé. Il est surtout traversé par ce sentiment de précarité constante de celui pour qui la liberté ne tiendra toujours qu’à un fil, un concours de circonstances ou une incompréhension. L’acte de désintéressement final n’en est que plus poignant. Un premier essai plein de promesses.

Staged – saison 2

Showrunners / Créateurs : Simon Evans & Phin Glynn

Scénaristes : Simon Evans, Phin Glynn

Réalisateur : Simon Evans

Montage : Dan Gage

Bande Originale : Alex Baranowski

Son : Andy Coles

Production : Phil & Victor Glynn, Axel Kutschevatzky, Michael Sheen, David Tennant, Georgia Tennant, Cindy Teperman, Geoffrey Iles, Harriet Hammond

Pays : Royaume-Uni

Durée : 8 x 15mn

Diffusée sur la BBC à partir du 4 janvier 2021. Sortie des deux saisons en DVD/Bluray UK le 15 février 2021

Acteurs Principaux : Michael Sheen, David Tennant, Georgia Tennant, Anna Lundberg, Simon Evans, Lucy Eaton, Whoopi Goldberg, Nina Sosanya, Ben Schwartz

Genre : Comédie, film virtuel

Note : 7/10

Durant le premier confinement, David Tennant et Michael Sheen doivent répéter une pièce sur Zoom à la demande de Simon Evans, mais rien ne se passe comme prévu. C’était le concept de Staged, diffusée sur BBC One en juin 2020, alors que le Royaume-Uni vivait son premier confinement lié à la pandémie de COVID 19. Les films se déroulant entièrement via écrans interposés existaient déjà avant le confinement dans le genre thriller et horrifique (Unfriended, Open Windows), et la pandémie a logiquement boosté cette forme de film virtuel se déroulant entièrement en ligne : Connectés, Host (…) et cette série tévé anglaise offerte sur un plateau aux anglais par la BBC. L’alchimie entre David Tennant et Michael Sheen était une des plus grandes qualités de l’adaptation en série du Good Omens de Terry Pratchett. Elle ressort également dans la première saison de Staged, composée de six épisodes au sein desquels les deux acteurs/amis prennent un plaisir visible à interpréter leur propre rôle, à faire partager leur névrose du confinement et les coups de sang de leur égo d’acteur, mais toujours de façon drôle. Staged fait aussi apparaître leurs femmes Georgia Tennant et Hanna Lundberg pour parfaire l’illusion qu’ils n’incarnent pas un rôle (ce qui est faux). Ces six épisodes montraient, si c’était encore nécessaire, qu’il n’y avait que le Royaume-Uni pour réussir une comédie presque entièrement sur Zoom (Il y’a des plans d’extérieur qui permettent de saisir la portée du confinement). Les acteurs de sa majesté ne sont-ils pas biberonnés aux théâtre et leur BBC n’a t’elle pas fourni la meilleure série en huis-clos de l’histoire : « Inside number 9 »?

Le succès de Staged ouvrit la voie à cette saison 2, allongée mais aux épisodes un peu plus courts (15 mn). Staged 2 n’est pas le prolongement de Staged, mais une suite méta « bigger, faster, louder » : Dès le premier épisode, nous retrouvons Tennant et Sheen dans une émission zoom vantant les mérites des show du confinement, et de la première saison de Staged. Mais Michael Palin – le Monty Python – avoue sur le plateau qu’il ne les trouve pas drôle et qu’il n’a pas aimé Staged. Les deux compères décident de prouver le contraire en acceptant de porter à l’écran le remake américain de Staged. Le problème est que la production a conservé presque l’intégralité du casting de la saison 1 pour ce remake, sauf Michael Sheen et David Tennant. Ils devront composer avec cette humiliation et même coacher les prétendants à leur trône : Simon Pegg, Nick Frost, Christoph Waltz, Ewan McGregor, Jim Parsons, Ken Jeong, Josh Gad, Hugh Bonneville, Cate Blanchett, Phoebe Waller-Bridge. Stage 2 est un défilement de stars comme si on filmait les conversations zoom de Steven Soderbergh, alors que la saison 1 ménageait son effet en ne faisant apparaître que Samuel L. Jackson et Judi Dench (excusez du peu). Ces caméos sont sympathiques et généralement bien employés, mais ils gâchent un peu le two-men show du tandem, principale attraction de la saison 1. Tout comme le côté un peu plus ouvert, vers Hollywood, galvaude le sentiment d’enfermement qui enveloppait les six premiers épisodes. Cette deuxième fournée reste de bonne tenue et ne laisse aucun moment d’ennui. Elle contient toujours cette dynamique de sitcom de potes en ligne et deux héros plus que jamais attachants. Un Good Omens 2 c’est quand vous voulez messieurs !

The Expanse – Saison 5

Créateur / Showrunner : Naren Shankar

Scénaristes : Daniel Abraham, Mark Fergus, Ty Franck, Hawk Otsby, Hallie Lambert, Matthew Rasmussen, Dan Nowak, Naren Shankar

Réalisateurs : Breck Eisner, Jeff Woolnough, Marisol Adler

Directeur Photo : Jeremy Benning, Ray Dumas

Montage : Stephen Roque, Roderick Deogrades, Nicholas Wong

Bande Originale : Clinton Shorter

Chef Décorateur : Anthony A. Ianni

Direction Artistique : Jamie Frith

Costumes : Joanne Hansen

Pays : USA

Durée : 10 x 42 mn

Diffusée sur Prime Video à partir du 16 décembre 2020

Production : mark Fergus, Hawk Otsby, Andrew A. Kosove, Broderick Johnson, Laura Lancaster, Sharon Hall, Sean Daniel, Jason Brown, Daniel Abraham, Ty Franck, Naren Shankar, Dan Nowak

Acteurs Principaux : Steven Strait, Dominique Tipper, Cas Anvar, Wes Chatham, Frankie Adams, Cara Gee, Shohreh Aghdashloo, Keon Alexander, Jasai Chase Owens, Chad L. Coleman, Michael Irby

Genre : Science Fiction, Space Opera

Note : 6,5/10

L’arrêt de The Expanse par SyFy à l’issue de sa saison 3 paraissait être complètement absurde. La série venait de donner sa meilleure saison et livrait avec l’achèvement de la quête de l’Anneau, un pont en or pour que les choses sérieuses démarrent. Amazon Prime fit office de sauveteur, donnant au plus scientifique des Space Opera une chance de prouver sa valeur. Deux saisons plus tard, on peut légitimement se demander si la série n’aurait pas mieux fait de s’arrêter sur son annulation. A l’issue d’une saison 4 très molle et particulièrement bavarde, The Expanse se débarrassait d’un de ses personnages les plus charismatiques pour mettre sur le devant de la scène Marco Inaros, ex de Naomi Nagata et leader de la lutte des peuples de la Bordure contre les Intérieurs (la Terre et Mars). Un personnage qui n’avait auparavant pas fait une grande impression. C’était un mauvais début pour cette saison 5, qui s’est très vite confirmé sur une grande partie de la saison.

L’idée des scénaristes était de séparer les quatre membres du Rocinante : Holden, Naomi, Amos et Alex afin de les faire régler leurs comptes avec le passé. Amos retourne sur Terre à Baltimore. Alex retrouve Mars et sa famille. Naomi prend sur elle d’affronter Inaros pour retrouver son fils. Seul Holden reste sur le vaisseau, puis à Tycho pour tenir compagnie à Fred Johnson. L’intrigue la plus importante sera bien sûr celle de Naomi, puisqu’ intimement liée à celle plus générale de la déclaration de guerre d’Inaros et des siens par l’attaque de la Terre. Chacun va vivre cet événement tragique de son point d’observation et le but est que tous se réunissent à l’issue de cette saison, ressortant grandis de cet intermède. Le problème est que dans une série qui a autant de bouteille, les retours aux sources durent généralement un ou deux épisodes. Les héros du Rocinante sont complémentaires. Ici, ils semblent subir des intrigues sans véritable originalité avec un lot de seconds rôles obligés pour leur donner la réplique. Le résultat est loin de ce qu’on attendrait d’une série ambitieuse comme The Expanse. L’ensemble se suit avec un ennui constant sur les huit premiers épisodes de la saison en dépit des enjeux qui se jouent. L’intrigue politique générale n’étant qu’une répétition, à peu de choses près, de ce qu’on a déjà vu sur les premières saisons. Seuls la fantastique Drummer et le duo de martiens constitué par Bobbie et Alex parviennent à tenir en éveil, par curiosité de voir si l’ensemble démarrera sur le dernier tournant.

Le réveil a lieu bien trop tard, par une pirouette agile réalisée par Naomi Nagata. L’épisode suivant sera centré sur elle et sa survie au milieu d’un panier de crabe, alors que le Rocinante est menacé d’être détruit par Inaros et sa clique. Le dernier épisode réhabilitera in extremis le personnage qui a sans doute été le plus mis à mal sur cette saison 5, coincée dans une intrigue familiale de soap interminable. Ce dernier épisode comporte aussi les seuls instants de grâce qu’on pourra dénoter sur cette saison, et ils font un bien fou. Mais on ne retiendra pas la fin du personnage d’Alex comme un des moments les plus glorieux de la série. L’acteur Cas Anvar a été viré suite à des accusations d’harcèlement sexuel sur le plateau. Les scénaristes ont réservé à son personnage, un des quatre héros, un départ par dessus la jambe qu’on aurait à peine souhaité à un second rôle. Quitte à punir l’acteur, autant punir aussi le spectateur. Ce désagrément est représentatif des maladresses scénaristiques et des choix douteux faits sur la série depuis deux ans. Il semble qu’elle vive sur les seuls acquis de sa période SyFy. Il serait pourtant temps de mettre le coup d’accélérateur puisque la saison 6 sera la dernière. Il y’a encore tant de choses à raconter sur la proto-molécule et sur ces mondes derrière les anneaux.

Coup pour coup – Los Favoritos de Midas – The Minions of Midas

« Coup pour Coup » est une belle réappropriation de la nouvelle de Jack London et un thriller qui en a bien plus dans le ventre qu’il ne veut le montrer au premier abord

Créateurs : Miguel Barros & Mateo Gil

Scénario : Mateo Gil, Miguel Barros, Arantxa Cuesta, David Munoz, d’après la nouvelle « Coup pour coup » de Jack London

Réalisation : Mateo Gil

Directeur Photo : Esteve Birba

Montage : Leire Alonso, Miguel Burgos, Raquel Marraco

Bande Originale : Lucas Vidal

Production : Miguel Angel Faura, Adrian Guerra, Nuria Valls

Pays : Espagne

Durée : 6 x 55 mn (mini-série)

Diffusé sur Netflix à partir du 13 novembre 2020

Acteurs Principaux : Luis Tosar, Marta Belmonte, Guillermo Toledo, Carlos Blanco, Goize Blanco, Marta Milans, Jorge Andreu, Daniel Holguin

Genre : Thriller

Note : 7,5/10

En 1901, Jack London publiait la nouvelle Coup pour Coup, récit de l’extorsion organisée par un groupe de prolétaires, les spadassins de Midas, qui déclaraient la guerre aux capitalistes. Ils exigeaient d’un magnat des tramways une somme de 20 millions de dollars, et s’il ne payait pas, ils assassinaient une personne au hasard. Ainsi appliquaient-ils à l’extrême les règles d’une société qui avait rejeté leur talent car ils ne possédaient pas un capital suffisant. Si Jack London a plus que jamais le vent en poupe en 2020 (l’adaptation italienne de Martin Eden et celle, hollywoodienne, de l’Appel de la forêt), c’est que ses observations sur la société du début du XXème siècle résonnent particulièrement avec notre époque, à la recherche d’une boussole morale qui n’existe plus. Chez London, il n’y avait pas de vertu inhérente à la lutte des classes et le pouvoir de l’argent était tel qu’il pouvait bien détourner un combat politique juste pour un coffre de beaux dollars. Dans cette adaptation de Coup pour coup en mini-série au coeur d’une Espagne contemporaine, Miguel Barros et Mateo Gil ont réussi à capter cette défaite globale du sens moral et de la civilisation face à l’argent.

Alors que des émeutes sociales sévissent partout dans le pays, Victor Genoves (Luis Tosar, dans un rôle similaire à celui d’Appel Inconnu) hérite contre toute attente de la présidence d’une des plus grandes groupes de presse du pays. Idéaliste, il n’hésite pas à défendre bec et ongles la vérité contre les intérêts des actionnaires. Un jour, il reçoit une lettre des spadassins de Midas, qui lui soumettent le même chantage que dans la nouvelle de Jack London. Genoves refuse de céder et appelle la police à l’aide. Les assassinats se suivent, plus ou moins au hasard, et il se retrouve de plus en plus isolé, contraint de faire face à la pression liée à ses fonctions et à la responsabilité de tous ces morts.

En apparence un thriller correct porté par de bons acteurs, Coup pour coup ne dévoile son potentiel dramatique que sur sa durée. En plus d’avoir réalisé le très recommandable western crépusculaire Blackthorn, Mateo Gil est le co-scénariste de nombreux films d’Alejandro Amenabar, dont le puissant Agora où il relatait la chute d’Alexandrie. Il n’y a donc pas de surprise à le voir réinvestir le sujet de la chute d’une civilisation éclairée étouffée par ses ambiguités. Mais cette fois-ci il s’agit de notre civilisation. On peut difficilement ne pas penser aux manifestations des gilets jaunes en voyant ces images d’émeutes et on ressent bien la tension entre des mondes qui s’éloignent de plus en plus. Mais ce contexte n’est que le symptôme. Les causes du malaise sont révélées par la progression de l’intrigue mieux que n’importe quel discours ne pourrait le faire.

Il y’a d’un côté un système sans règles qui ne cesse de monter les paliers, jusqu’à considérer des personnes comme des données dans une négociation. Ce système est celui dans lequel est entré Victor Genoves et qu’il combat avec peine, l’effort moral qu’il doit fournir s’exerçant à la fois contre les siens (ses proches profitant de ce pouvoir ont intérêt à ce qu’il s’intègre dans le système), contre le cynisme de ceux qu’il côtoie et contre le poids des morts que les spadassins de Midas lui font endosser. Cette société secrète étant au final un une image de l’inéluctabilité. Le non-violent supportant la responsabilité de crimes qu’il n’a pas commis pourra t’il tenir longtemps sans devenir lui-même un tueur? Peut-on conserver sa conscience quand celle-ci n’est qu’un poids mort qui ne peut plus faire de différence ?

De l’autre côté, il y’a ceux qui pourraient l’aider à combattre, policiers ou journalistes, et qui d’une façon ou d’une autre, détourneront le regard pour se protéger ou protéger les leurs. Cette apathie défensive était montrée comme un des maux des villes modernes dans Seven à la veille des années 2000. Elle est désormais, avec le cynisme, le meilleur atout du système, de sorte que toute personne souhaitant s’y opposer devra combattre seule et le paiera de sa vie. Et si aucun de ceux qui détiennent une part de pouvoir ne s’y oppose, la réponse toujours plus violente des perdants du système ne fera que progresser le chaos. Cette voie sans issue, Coup pour Coup se garde bien de la résoudre. C’est en cela une belle réappropriation de la nouvelle adaptée et un thriller qui en a bien plus dans le ventre qu’il ne veut bien le montrer au premier abord.

Review (with Forrest MacNeil)

Original et barré, le concept « un épisode, une émission » est tenu jusqu’au bout et offre de belles heures de dérapages en direct. Ou comment la télévision catastrophe et l’égo d’un présentateur détruisent tout sur leur passage.

Créateurs / Showrunners : Andrew Daly, Jeffrey Blitz

Scénario : Jeffrey Blitz, Andrew Daly, Phil Lloyd, Trent O’Donnell, Charlie Siskel, Gavin Steckler, Andy Blitz, Leo Allen, Kevin Dorff, Carol Kolb, Jessie Cantrell, Rich Talarico

Réalisation : Jeffrey Blitz

Directeurs Photo : Benjamin Kasulke, Marc Carter, Bill Sheehy

Montage : Yana Gorskaya, Dane McMaster, Daniel Haworth

Bande Originale : Davin Wood

Chef Décoratrice : Rosie Sanders

Direction Artistique : Ayaka Ohwaki

Pays : USA

Durée : 22 x 30mn (3 saisons)

Diffusé sur Comedy Central du 27 février 2014 au 30 mars 2017

Production : Andy & Jeffrey Blitz, Andrew Daly, Charlie Siskel, Tim Heidecker, Dave Kneebone, Eric Wareheim

Acteurs Principaux : Andrew Daly, Megan Stevenson, Jessica St.Clair, James Urbaniak, Michael Croner, Tara Karsian, Kaden Gibson, Hayley Huntley, Max Gail, Fred Willard

Genre : Pastiche d’émission TV

Note : 8/10

« La vie. C’est littéralement tout ce que nous avons. Mais au moins, est-ce que c’est bon? ». C’est pas cette tirade accrocheuse que commençait chaque épisode de « Review » durant les deux années et quart de son existence (la dernière saison ne comporte que trois épisodes). Forrest MacNeil, un présentateur/critique trop dévoué avait pour but est de noter des expériences de vie que les téléspectateurs lui avaient suggéré de tester. Mais Forrest prend tellement à coeur son travail qu’il n’hésite pas à s’engager dans les défis les plus extrêmes, faisant peu cas de l’escalade dans la dangerosité et du fait que son émission détruit peu à peu la sienne, de vie. Non, la revanche du film ne va pas se mettre à reviewer des émissions de télé-réalité dans le style « vis ma vie » en plus trash. « Review » est bien une série tévé, avec une trame et une progression dramatique. L’originalité est que le show se présente sous le format de ce type d’émission, et que les attributs de la série sont dissimulés à l’intérieur du show, sans que la forme n’en soit impactée. Lorsque Forrest reviewe le divorce en brisant le couple modèle qu’il forme avec sa femme, tout sera dans le reportage, et il n’y aura pas d’autre commentaires que ceux sur le plateau du présentateur et de son acolyte, la charmante A.J Gibbs. Son addiction à la cocaine suite à la review sur les drogues ne sera visible que dans les reviews suivantes, où il continue d’en prendre. Ce pastiche, jamais contredit par l’abattement d’un cinquième mur (celui de la fiction), est la première force de la série d’Andy Daly, comique américain dont la ganache est bien connue des inconditionnels de Eastbound & Down et Veep. Elle permet au téléspectateur d’être le témoin progressif de l’addiction du héros à ses reviews, un peu comme si on assistait en direct à la destruction de la famille de Bernard de la Villardière et à sa déchéance pour avoir trop goûté aux putes, à la coke et aux quartiers sordides . Et on en serait alors qu’à la première saison!

Comme toute bonne sitcom américaine, Review ne trouve pas ses atouts que dans son héros. Il y’a une toute une galaxie de personnages secondaires intégrés aux reviews, à mesure que l’émission progresse. Nous découvrons la famille de Forrest, puis son producteur affable Grant (le très bon James Urbaniak), le stagiaire très émotif Josh et sa copine Tina, la secrétaire désabusée Lucille, le père dévoué, et bien d’autres qui devront supporter l’inconscient. Dès les premiers épisodes, on peut noter des récurrences d’une review à une autre au sein d’un épisode (il peut y’en avoir jusqu’à quatre dans une émission), puis un fil rouge vient à se développer sur toute la première saison. Il y’a un effet boule de neige qui conduit fatalement le junkie de la critique à aller toujours plus loin, réservant des cliffhangers de fin de saison assez…extrêmes. La série étant à son meilleur lorsqu’elle intègre les règles de l’émission pour en faire des éléments de suspens (le running gag des vétos), voire des ressorts dramatiques. Original et barré, le concept est tenu jusqu’au bout et offre de belles heures de dérapages en direct. Ou comment la télévision catastrophe et l’égo d’un présentateur détruisent tout sur leur passage.

« Review with Forrest MacNeil » peut être franchement addictive, surtout en période de confinement, mais elle ne dure que 22 épisodes. Je lui donne donc 4 étoiles.

Succession – saisons 1 & 2

Une série familiale où les personnages n’ont pas de face, servent uniquement leur intérêt et ne perdent même plus de temps à dissimuler leur cynisme face à un monde qu’ils dominent, mais qui réussit malgré tout à être passionnante.

Créateur / Showrunner : Jesse Armstrong

Scénario : Jesse Armstrong, Susan Soon He Stanton, Alice Birtch, John Brown, Jonathan Glatzer, Georgia Pritchett, Tony Roche, Anna Jordan, Lucy Prebble, Mary Laws, Will Tracy

Réalisation : Adam McKay, Mark Mylod, Andrij Parekh, Adam Arkin, Miguel Arteta, S.J Clarkson, Shari Springer Berman, Kevin Bray, Becky Martin, Robert Pulcini, Matt Shakman

Directeur Photo : Patrick Capone, Christopher Norr, Andrij Parekh

Montage : Ken Eluto, William Henry, Anne McCabe, Jane Rizzo, Joe Giganti, Mark Yoshikawa, Suzy Elmiger, Ellen Tam

Bande Originale : Nicolas Britell

Chef Décorateur : Stephen H. Carter

Direction Artistique : Kim Jennings, Carmen Cardenas, Andrew Bennett, Mark Harris, Deborah Jensen, Martin Kelly

Pays : USA

Durée : 20 x 60 mn

Diffusé sur HBO depuis le 4 juin 2018 et en H+24 sur OCS, saisons 1 & 2 disponibles sur OCS

Production : Jesse Armstrong, Ilene S. Landress, Will Ferrell, Adam McKay, Kevin J.Messick, Frank Rich, Jane Tranter, Mark Mylod, Tony Roche

Acteurs Principaux : Brian Cox, Jeremy Strong, Sarah Snook, Kieran Culkin, Alan Ruck, Matthew Macfadyen, Nicholas Braun, Hiam Abbass, Peter Friedman, J. Smith-Cameron, Justine Lupe, Arian Moayed, James Cromwell, Holly Hunter, David Rasche, Natalie Gold, Danny Huston, Fisher Stevens, Eric Bogosian, Caitlin Fitzgerald, Rob Yang, Dagmara Dominczyk, Juliana Canfield

Genre : Drama familial

Note : 8,5/10

Succession conte l’histoire de la famille Roy, dont le patriarche Logan (Brian Cox) règne en maître sur Waystar Royco, l’empire médiatique qu’il a fondé. Mais cette histoire démarre à un point crucial de l’avenir du conglomérat. Logan vieillit et l’heure de la succession est imminente. Qui de ses quatre enfants saura empocher le pactole? Le bon fils Kendall (Jeremy Strong) qui a fait son chemin près des sphères de la direction, le fantasque Roman (Kieran Culkin), le très peu impliqué Connor (Alan Ruck), ou la prometteuse Shiv (Sarah Snook) qui semble plus intéressée par la politique ? Le créateur Jesse Armstrong ne dissimule pas s’être inspiré du magnat Rupert Murdoch, sur qui il avait écrit un scénario qui n’a pas abouti. Mais la famille Roy est un peu un condensé des grandes familles qui ont traversé l’histoire des medias americains. La série a rafflé 7 Emmy Awards en 2020 (sur un nombre encore plus impressionnant de nominations), dont celui de la meilleure série dramatique, titre également remporté la même année aux Golden Globes. Il y’a de quoi susciter la curiosité, même si l’idée de départ a tout pour nous embarquer dans un prime time soap opera dans le style de Dallas ou Dynastie. Une curiosité encore accrue par la présence au générique du réalisateur Adam McKay (The Big Short, Vice) sur le pilote de la série et à travers sa société Gary Sanchez Productions.

Il suffit de lancer le générique pour pénétrer dans un autre monde. Nicholas Britell a composé un thème qui accroche aussitôt, à la croisée du passé et de la modernité, de la gravité et de la flamboyance, qui promet du grand dès les premières secondes. Ce thème se marie parfaitement avec les images et le montage du générique. Britell avait déjà fait du beau travail sur The Big Short et Vice, mais on peut dire ici que sa bande son hante chaque épisode de la série. S’il y’a beaucoup de séries qui ne tiennent pas les promesses de leur entrée en matière, Succession valide une à une toutes ces impressions. Jesse Armstrong a pris le parti de dé-glamoriser au maximum la famille Roy. Nous sommes bien face à un requin et à des enfants gâtés, ainsi qu’une cour qui entoure Logan Roy de ses faveurs. Tous ces personnages n’ont globalement pas de face, servent leur propre intérêt et ne perdent même plus de temps à dissimuler leur cynisme ou leur lâcheté face à un monde qu’ils dominent. Il ne faudra donc pas chercher parmi les premiers rôles la bouée de sauvetage de l’identification, ni une quelconque morale. Le référent désigné du spectateur, nouvellement intégré à la famille, se révèle être un condensé de stupidité et d’arrivisme. Tout au plus Kendall Roy parviendra à susciter un peu de sympathie, étant le plus torturé et le plus attachant du groupe.

Pour autant, chaque épisode de succession est passionnant, et ce même s’il reproduit souvent le même schéma : Une réunion familiale au coeur d’une crise. L’écriture est clairement en cause, savant mélange de réalisme cru et d’humour un peu tordu. Un humour qui ne se déclare jamais comme tel, mais qui vient de l’absurdité des comportements et des situations. Adam McKay, qui a donné le « la » en réalisant le pilote n’y est probablement pas non plus pour rien. Comme dans The Big Short, le décalage naît de la décomplexion, du naturel avec lequel chacun a adopté les codes. C’est un univers de gamins inconscients qui possèdent le monde, mais un univers malheureusement crédible. La réalisation se contente de capter (faussement) au vif pour accentuer cet effet de réalité des relations. Mais il y’a aussi derrière pas mal d’improvisation du casting, chose que McKay connaît bien, lui qui a porté des trublions comme Will Ferell et John C. Reilly. Chaque membre du casting a composé un personnage qui apporte quelque chose de savoureux à la série, dans une interprétation qui n’apparaît jamais factice. Lorsque Matthew MacFadyen surjoue le faux hypocrite un peu lourd (le total inverse de son personnage de la série « Ripper Street »), il ne présente rien de plus qu’une pièce rapportée qui reproduit des règles qu’il ne maîtrise pas, ce qui le rend d’autant plus ridicule. Mais si chaque personnage a son attrait, c’est bien Brian Cox qui dévore le plus l’écran (juste en étant là) et Jeremy Strong qui fait figure de révélation, du moins sur la première saison, plus grave et dense psychologiquement. La seconde, toute aussi riche en qualités mais plus grotesque, donne la part belle à sa soeur Shiv Roy, la talentueuse Sarah Snook qui avait déjà démontré ses talents protéiformes sur le film de SF Prédestination, aux côtés d’Ethan Hawke. Succession est une belle réussite qui mérite ses récompenses, et sa saison 3, repoussée pour cause de COVID, sera guettée avec impatience.