Storia di Vacanze – Sages comme une image

Réalisation : Fabio & Damiano D’Innocenzo

Scénario : Fabio & Damiano D’Innocenzo

Directeur de la photographie : Paolo Carnera

Montage : Esmeralda Calabria

Production : Agostino & Giuseppe Saccà

Pays : Italie, Suisse

Durée : 1h40

Sélection Reims Polar 2021

Acteurs Principaux : Elio Germano, Barbara Chichiarelli, Lino Musella, Gabriel Montesi, Max Malatesta

Genre : Comédie noire, Chronique

Note : 7/10

C’est un été très particulier pour les enfants d’une paisible banlieue pavillonnaire des environs de Rome, peut-être le plus décisif de leur jeune vie. Leurs familles tentent de créer l’illusion de vacances qu’elles ne peuvent pas s’offrir, mais eux profitent toujours d’une certaine insouciance, des diners gênants entre voisins et de la naissance d’histoires amoureuses pré-adolescentes. Ils ne saisissent pas encore toutes les frustrations et mesquineries de leurs parents, qui sont toujours à la limite du dérapage, mais ils captent des petits détails. Co-scénaristes du Dogman de Matteo Garrone, Fabio et Damiano D’Innocenzo envoient les enfants achever (inconsciemment) leurs adultes dans cette comédie noire teintée d’instantanés, plongée très adulte dans le ressenti des têtes blondes.

Leur film a beau faire partie de la sélection de ce Reims Polar 2021, il ne faut pas y chercher d’éléments policiers, du moins pas plus qu’il y’en avait dans d’autres chroniques comme le Virgin Suicides de Sofia Coppola ou le récent Roma d’Alfonzo Cuaron. A l’instar de ces deux films, Storia di Vacanze capte une atmosphère, le souvenir et le point de vue d’un instant T, mais son humour noir fait qu’il y’a toujours un recul et qu’on ne sombre jamais dans le drame pur. Le monde des adultes est observé avec circonspection, dans ses côtés grotesques, sa bêtise ordinaire, ses explosions et ses incohérences. On sent petit à petit que quelque chose de noir cherche à s’insinuer dans ces foyers pour grandir. Les réalisateurs scénaristes choisissent de ne jamais mettre en évidence cet élément, le dissimulant dans le récit de la vie de tous les jours et d’autres détails qui semblent bien plus importants à ces enfants. L’introduction du film ne montre t’elle pas un fait divers sordide, un de ces drames qui peut naître d’éléments a priori totalement anodins. Ce film singulier et faussement anecdotique brosse de beaux portraits d’italiens au vitriol et réussit à faire passer un bon moment.

Boite Noire

Réalisation : Yann Gozlan

Scénario : Yann Gozlan, Simon Moutaïrou, Nicolas Bouvet-Levrard & Jérémie Guez

Directeur de la Photographie : Pierre Cottereau

Montage : Valentin Féron

Musique : Philippe Rombi

Production : Wassim Béji, Matthias Weber & Thibault Gast

Pays : France

Durée : 2h09

Sélection Reims Polar 2021

Sortie en salles le 8 septembre 2021

Acteurs Principaux : Pierre Niney, Lou de Lâage, André Dussollier, Sébastien Pouderoux, Olivier Rabourdin, Guillaume Marquet

Genre : Thriller paranoiaque

Note : 7,5/10

Le vol Dubaï-Paris s’est écrasé dans le massif alpin. Technicien au BEA, autorité responsable des enquêtes de sécurité dans l’aviation civile, Mathieu Vasseur est propulsé enquêteur en chef sur cette catastrophe aérienne exceptionnelle. Il va devoir analyser les boîtes noires pour transmettre ses conclusions sur l’origine du crash. Une chance inespérée pour le jeune homme, qui se voit contrarié epar l’impact médiatique de la catastrophe et l’implication de grandes compagnies de l’aviation. Si son analyse semble confirmer la thèse d’un attentat terroriste, il se rend très vite compte de certaines incohérences, qui le poussent à aller pousser ses investigations plus loin, au-delà de la simple analyse des preuves qui lui sont fournies. La disparition d’un collègue et des dissimulations d’expertises le conduisent sur un terrain très glissant.

Présenté en compétition officielle du festival Reims Polar 2021, Boîte Noire nous prend de revers en s’introduisant comme un récit de détective dans un univers opaque. De par son scénario très documenté (co-écrit par Jérémie Guez, le réalisateur de Sons of Philadelphia, aussi présent au festival) et son exploration d’un microcosme technique peu abordé au cinéma, sa première partie lorgne vers le très sympathique Le Chant du Loup d’Antonin Baudry. Avec un scénario pareil, il n’aurait pas été désagréable de passer ces deux heures en terrain fermé. Mais nous glisserons progressivement avec Pierre Niney vers une thriller paranoïaque dans le style de La Firme qui croiserait les grands récits de lanceurs d’alertes américains. C’est de façon presque indolore que le revirement se fait, et il apporte au film une couche supplémentaire réjouissante.

Le réalisateur Yann Gozlan a débuté avec le film d’horreur Captifs et il a depuis montré ses appétences pour les ambiances psychologiquement tendues, avec un talent certain. Ayant travaillé avec le scénariste Guillaume Lemans (Pour elle, A bout portant), il partage avec lui une certaine pureté dans l’expression du cinéma de genre qui fait appel à l’intelligence du spectateur. Boîte Noire avance méthodiquement, et presque uniquement par l’image et l’action. Son enquêteur renfermé ne rejoindra pas la longue liste des personnages médiatiques, mais sa position n’en est que renforcée. Sans sur-explication, le spectateur est contraint à ne plus décrocher de l’histoire. La réalisation très fluide l’accompagne, ainsi qu’un scénario qui introduit bien à l’avance ses différentes étapes. Un casting de bons seconds couteaux français dominé par Niney et André Dussolier achève d’en faire une réussite. Sa seule faute de goût est son final, un peu trop spectaculaire, mais il ne gâche rien du plaisir. Surprenant et haletant, Boîte Noire coche toutes les cases pour booster un cinéma français en mal d’originalité.

Shorta

Réalisation : Anders Ølholm, Frederik Louis Hviid

Scénario : Anders Ølholm, Frederik Louis Hviid

Directeur de la Photographie : Jacob MØller

Montage : Anders Albjerg Kristiansen

Musique : Martin Dirkov

Production : Morten Kaufmann, Signe Leick Jensen

Pays : Danemark

Durée : 1h48

Sélection Reims Polar 2021

Acteurs Principaux : Jacob Hauberg Lohmann, Simon Sears, Tarek Zayat, Dulfi Al-Jabouri, Issa Khattab, Abdelmalik Dhaflaoui, Özlem Saglanmak

Genre : Polar Social

Note : 8/10

L’hospitalisation de Talib, un adolescent noir de 19 ans suite à des blessures en garde à vue crée la tension dans une banlieue de Copenhague. Ce matin-là, Jens apprend qu’il va devoir faire équipe avec Mike, un flic plus expérimenté, mais visiblement borderline. Il le fait à contrecoeur. Lorsque le décès de Talib est annoncé, la tension se transforme en émeutes et les deux équipiers sont pris en chasse dans la cité. Ils devront se frayer un chemin pour leur échapper, et surtout survivre dans cette zone de guerre.

Présenté dans la section Sang Neuf du Festival Reims Polar 2021, Shorta est le premier film des réalisateurs danois Anders Ølholm & Frederik Louis Hviid, deux noms qu’il faudra retenir, tant cette petite claque a l’air de tout, sauf d’un premier essai. Déjà 20 ans que Nicolas Winding Refn a désinhibé les cinéastes de genre danois avec sa trilogie Pusher, et on peut regretter qu’il n’y ait eu que quelques suiveurs, une grande partie d’entre eux étant issus du Dogme. Shorta établit une relève excitante, qui semble avoir trouvé un juste milieu entre l’immersion et le recul. Le sujet des tensions entre la police et les jeunes des cités est brûlant et il entretient toutes les polarisations, mais les deux réalisateurs parviennent à jouer les funambules, tout en n’oubliant pas de proposer un polar hard boiled qui fait beaucoup plus que son boulot. La montée de la tension entre les deux flics et dans le quartier est réelle bien avant la création de la « zone de guerre », et l’embrasement créé une atmosphère d’urgence qui ne baissera pas jusqu’à la dernière image. Chaque moment de Shorta remue et nous fait ressentir chacune des micro-décisions prises par des personnages de plus en plus isolés. Un véritable survival sans aucun temps mort.

Cet enfermement physique est doublé d’un enfermement mental constant, état des lieux très réel d’un monde de plus en plus polarisé. « A force d’être traité comme ce qu’on est pas, on finit par le devenir », dit une mère qui a recueilli un Mike alors qu’il était blessé. Cette phrase qui s’applique au fils celle qui l’a prononcée peut très bien s’appliquer à Mike. Le flic en colère qui s’est replié sur son instinct de caste et un racisme rassurant n’est pas si éloigné des jeunes qui le détestent, et inversement. Cette propension à catégoriser chaque individu s’autonourrit en permanence dans un monde où il n’y a pas vraiment d’arbitre pour rapprocher chacun des camps. La presse s’emploie même à monter en épingle les oppositions alors que le conflit est prêt à éclater. Shorta endosse ce rôle de médiateur vacant dans la limite du raisonnable. Dès que l’occasion se présente, les réalisateurs-scénaristes n’hésitent pas à faire enfiler à chacun des camps le costume de l’ennemi et ils tentent des rapprochements. Mais créer un lien est long, et chaque prise de conscience arrivera au terme d’un parcours personnel fort. Aussi vaillant soit le choix final de chacun des protagonistes, il ne sera pas forcément récompensé. Sous ses dehors musclés, Shorta est au final un film humaniste car il ajoute une touche de lumière à un constat terrifiant et sans solution facile, sans se parer d’oeillères. La réalité des acteurs de ses affrontements n’ayant pas le privilège d’un tel recul, il reste une belle bouteille à la mer. On ne peut que lui souhaiter une sortie en salles dans nos contrées.

Sons of Philadelphia – The Sound of Philadelphia

Réalisation : Jérémie Guez

Scénario: Jérémie Guez, d’après le roman de Pete Dexter

Directeur de la Photographie : Menno Mans

Montage : Damien Keyeux & Brett M. Reed

Musique : Severin Favriau

Production : Aimée Buidine, Julien Madon, Christine Vachon, David Hinojosa, Trevor Matthews, Nick Gordon, Jérémie Guez

Pays : France, Belgique, Pays-Bas, USA

Durée : 1h30

Sélection Festival Reims Polar 2021. Sortie en salles le 26 mai 2021

Acteurs Principaux : Matthias, Schoenaerts, Joel Kinnaman, Maika Monroe, Paul Schneider, Nicholas Crovetti

Genre : Film noir, gangsters

Note : 6/10

Le Festival Reims Polar a lieu cette année sur une plateforme web, comme ce fut le cas pour le festival de Gérardmer. Parmi une sélection riche qui peut être accessible du 26 au 30 mai, il pourra être conseillé de zapper le nouveau film du réalisateur de Blackbird, s’il passe près de chez vous : Sons of Philadelphia est sorti ce mercredi dans un nombre honorable de salles (140) en dépit de l’embouteillage de films causé par ces sept mois de confinement cinématographique. Nous suivons deux cousins, Peter & Michael (Matthias Schonaerts & Joel Kinnaman) issus d’une famille irlandaise ancrée dans la criminalité de Philadelphie. Le père de Peter (Ryan Philippe) a par le passé payé le prix du défi lancé à la mafia italienne qui dirige la ville. Le gamin a été élevé par son oncle et a grandi avec son cousin, qui le considère comme son frère. Le cousin a acquis une influence dans la ville qui lui a donné des ailes, et il entend bien défier à son tour cette mafia italienne par la seule méthode qu’il connait : la violence expéditive. Placide et mesuré, Peter tente de sauver Michael de lui même, mais aussi un de leurs amis qui a eu le malheur demander de l’argent à Michael et dont la vie est menacé. Alors que son impuissance grandit face à la progression des événements, il se rapproche peu à peu de la soeur de celui ci (Maika Monroe, révélée dans It Follows).

L’intrigue de Sons of Philadelphia incite à dire « c’est la même chanson », mais on ne demande pas à un film noir d’être original ou imprévisible. S’il tire son épingle du jeu, c’est dans sa capacité à captiver et à nous embarquer dans les méandres de la chute de ses personnages. Jérémie Guez axe son récit sur la reproduction de la violence aux Etats-Unis comme l’a fait récemment la saison 4 de Fargo, et plus spécifiquement sur la reproduction familiale de cette violence. Il lorgne aussi du côté de Denis Lehane, car dans la description de l’amitié de ces hommes (et femme) qui ont grandi ensemble, il ne manque que l’appui sur la misère et un peu plus d’humanité, pour retrouver le Boston de l’auteur de Gone Baby Gone. C’est peut-être cette touche d’humanité qui manque le plus ici, car en se reposant trop sur Peter (Matthias Schonaerts peut trop facilement porter un film), Guez oublie de faire vivre les personnages annexes et de jouer sur leurs relations comme Dennis Lehane savait si bien le faire. Son film s’achemine vers une issue tragique sans respiration, à l’exception d’une belle scène entre Michaël et la soeur de son ami condamné. Mais cette scène n’est que le prélude à une romance, et non une fin en soi. Guez exécute avec un talent certain les figures imposées du néo-noir et il livre un film distrayant, tendu, gangréné par ses non-dits. Il offre aussi un beau rôle de père à Ryan Philippe, qu’on avait plus vu depuis quelques temps. Mais il aurait pu être bien plus avec plus de variations et des personnages moins archétypaux.

Falling

Réalisation : Viggo Mortensen

Scénario : Viggo Mortensen

Directeur de la photographie : Marcel Zysking

Montage : Ronald Sanders

Bande Originale : Viggo Mortensen

Cheffe Décoratrice : Carole Spier

Direction Artistique : Jason Clarke

Casting : Dierdre Bowen

Production : Daniel Bekermann, Viggo Mortensen, Chris Curling, Peder Pedersen

Pays : Canada, Royaume-Uni

Durée : 1h52

Sortie en salles le 19 mai 2021

Acteurs Principaux : Lance Henriksen, Viggo Mortensen, Sverrir Gudnasson, Laura Linney, Hannah Gross, Terry Chen, Etienne Kellici, David Cronenberg

Genre : Drame familial

Note : 8/10

John (Viggo Mortensen) a trouvé un équilibre, entre un mari aimant et une fille adoptive qu’il élève de façon très moderne. Mais on devine que son parcours n’a pas dû être sans obstacles lorsqu’on visite les flashbacks d’une vie dans laquelle le père a toujours été une ombre malveillante et destructive. Il a pourtant choisi d’accueillir ce père qui commence à souffrir de démence sénile. Si Willis (Lance Henriksen) a toujours été l’archétype du conservateur rural égocentrique, sa toxicité envers sa famille s’est encore amplifiée à mesure que le monde lui a échappé et qu’il n’a pas su accepter la différence de ses proches, et en particulier l’homosexualité de John. S’il veut le garder avec lui, ce dernier devra aussi composer avec l’agressivité déployée par un vieillard en totale perte de contrôle. Bien qu’il s’arme d’une grande patience, John va être mis à l’épreuve au-delà de ce qu’il aurait pu soupçonner.

A 62 ans, Viggo Mortensen réalise son premier film, une nouvelle corde à l’arc d’un artiste accompli et qui ressort visiblement comme l’assouvissement d’un besoin. Falling traite de sujets qu’il est très difficile d’aborder avec justesse, à moins qu’on les ait réellement connus ou fortement redoutés : la difficulté de vivre avec un parent toxique, la peur de la perte de contrôle (et de la mort) qu’implique la vieillesse et l’impossibilité de communiquer lorsque un gap est monumental entre deux générations (ici, la conception de la masculinité). L’acteur/scénariste/réalisateur parvient à trouver le ton juste sur chacun de ces positionnements. Ses flashbacks intégrés délicatement à la narration, parfois sous la forme d’impressions, embrassent les penchants masochistes du père sans jamais masquer le ressenti du fils et des autres membres de la famille. Ils ponctuent de longues scènes de provocations, signifiant que le présent porte toujours fatalement le passé, et que les difficultés rencontrées avec un parent sont très souvent amenés à s’amplifier avec le temps. La longue scène familiale au cours de laquelle Willis fait progressivement fuir tout ceux qui étaient à sa table, pour finir par acculer sa fille sous le regard circonspect de la petite-fille, résume assez bien ce qu’a été la vie de l’homme.

Au top de son jeu d’acteur, le redoutable Lance Henriksen (que Viggo Mortensen avait rencontré sur le tournage du western Appaloosa) perturbe ce petit monde. Pour servir ce personnage rare, il est secondé à merveille par sa version en plus jeune incarnée par l’acteur finlandais Sverrir Gudnasson. Ce dernier combine une ressemblance troublante avec Viggo Mortensen et une subtile incarnation du jeu d’Henriksen qui créent à eux-seuls le lien entre le passé et la filiation si peu présents dans le comportement du père. Grâce à ce casting, il y’a moins à faire pour que ressortent les émotions non exprimées lors des face à face entre Mortensen et Henriksen. Le réalisateur a néanmoins choisi l’angle le moins évident (mais probablement le plus intéressant) pour aborder son sujet. On peut comprendre la difficulté d’un fils à devoir composer avec un parent sénile, mais le défi de faire ressentir l’attachement pour un père avec qui il n’ y’a que des souvenirs toxiques est une autre affaire. C’est un beau jeu d’équilibriste que Viggo Mortensen a fait pour retranscrire avec autant de sincérité un dilemme intérieur aussi complexe. La pression de Falling monte constamment, et l’explosion sans cesse reculée par les mesures de tempérance du fils mènera à un soulagement résigné, peut-être la seule chance pour John de laisser aller et de vivre sa propre intériorité. Traînant le label d’un Festival de Cannes 2020 orphelin de projection, Falling aurait mérité une palme.

Mandibules

Réalisation : Quentin Dupieux

Scénariste : Quentin Dupieux

Directeur de la photographie : Quentin Dupieux

Montage : Quentin Dupieux

Bande Originale : Quentin Dupieux, Metronomy

Assistant Réalisateur : Christian Alzieu

Chef Décorateur : Joan Le Boru

Ingénieurs du son : Guillaume le Braz, Alexis Place, Gadou Naudin, Niels Barletta, Cyril Holtz

Pays : France

Durée : 1h17

Sortie en salles le 19 mai 2021

Production : Hugo Sélignac, Vincent Mazel, Christine Moarbes

Acteurs Principaux : David Marsais, Grégoire Ludig, Adèle Exarchopoulos, India Hair, Roméo Elvis, Coralie Russet, Bruno Lochet

Genre : Comédie absurde

Note : 7/10

Le Cinéma est de retour, et ça fait un bien fou ! Qui aurait cru au soir du 29 octobre qu’il aurait fallu attendre aussi longtemps pour revoir les salles obscures? Reporté à plusieurs reprises, le nouveau film de Quentin Dupieux sort à point nommé pour nous rappeler qu’une bonne comédie se savoure nettement mieux en public. On y retrouve l’absurde dans lequel le réalisateur excelle, un peu d’humour grinçant, mais jamais méchant puisque tout semble comme enveloppé dans une comptine, bercée par la ritournelle musicale du groupe Metronomy qui résonne dans la tête encore plusieurs heures après la séance. L’Histoire n’a pas de quoi révolutionner le genre : Deux losers crétins découvrent une mouche géante dans le coffre d’une voiture. Ils décident de la dresser pour qu’elle leur rapporte un max de thunes. Mais le réalisateur de Wrong Cops, Au Poste ! et Le Daim a besoin de peu de choses pour enclencher la mécanique. Peut-être seulement d’une bande d’acteurs inconséquents. Lui qui est plutôt fidèle à sa « famille cinématographique » semble avoir trouvé dans le duo du Palma Show un couple comique idéal pour qui écrire, comme ce fut le cas pour Eric et Ramzy dans le jusqu’au-boutiste Steak. Le tandem trouve instantanément le bon timing comique pour ne plus le lâcher, si bien qu’on se croit souvent dans une version à peine déviante du Palma Show. Ils ne se feront voler la vedette que par la prestation d’Adèle Exarchopoulos : D’abord discrète, sa véritable entrée en piste sera le moment le plus surprenant du film. Dès lors, le politiquement incorrect irrigue totalement Mandibules.

Quentin Dupieux n’a rien perdu de son côté homme-orchestre. Il est présent à tous les niveaux de la production du film : réalisation, scénario, photographie, montage, et bien sûr la musique puisque sa vocation d’origine est l’électro (Mr. Oizo, c’était lui). L’homme qui s’éclatait à filmer un pneu tueur avec son téléphone portable nous offre une mouche plus vraie que nature, animée avec amour. A l’instar du pneu de Rubber, aucune raison ne nous sera donnée à sa présence dans notre monde, et c’est bien mieux ainsi. Avec ses personnages oisifs dont il se moque gentiment, son côté nonchalant, les détours anecdotiques qu’il emprunte et sa durée de moins d’1h20, Mandibules respire l’absence de prétention et la légèreté. On y oppose certes une poignée de riches à deux paumés, mais tout est si schématique et volontairement typé qu’on peut difficilement y voir autre chose qu’un monde à part, sans véritable discours sur le nôtre. De quoi passer un bon moment avant de se poser à une terrasse.

Homicide Life on the Street – Saison 2

Créateur / Showrunner : Paul Attanasio

Scénario : David Simon, David Mills, Paul Attanasio, James Yoshimura, Noel Behn, Tom Fontana

Réalisation : Stephen Gyllenhaal, Chris Menaul, John McNaughton

Chef Opérateur : Jean De Segonzac

Montage : Cindy Mollo

Musique : Chris Tergessen

Chef Décorateur : Vincent Peranio

Direction Artistique : F.Dale Davis, Susan Kessel

Pays : USA

Durée : 4 x 45 mn

Diffusée sur NBC du 6 au 27 janvier 1994. En France sur Série Club à partir du 3 avril 1998. Disponible en dvd zone 2 UK depuis le 26 février 2007 (coffret saison 1)

Production : Barry Levinson, Tom Fontana, Jim Finnerty, Gail Mutrux, Debbie Sargent, Henry Bromell

Acteurs Principaux : Daniel Baldwin, Ned Beatty, Richard Belzer, Andre Braugher, Yaphet Kotto, Melissa Leo, Jon Polito, Kyle Secor, Robin William, Julianna Margulies, Zeljko Ivanek

Genre : Polar

Note : 8,5/10

4. En sursis

Le 6 janvier 1994, Homicide est de retour sur NBC, toujours en remplacement de mi-saison et plus que jamais en sursis. Les audiences très moyennes de la saison 1 ont poussé la chaîne à ne diffuser, pour cette saison 2, que les quatre épisodes supplémentaires commandés l’année précédente. Mais le PDG de NBC Entertainment Warren Littlefield est décidé à offrir à ces quatre épisodes les meilleures conditions de diffusion. Il déplace la série le mardi à 22h, derrière les deux locomotives de la chaînes, Seinfeld et Frasier. Homicide prend ainsi le créneau polar du jeudi 22h, qui était occupé par Hill Street Blues (Capitaine Furillo), puis repris son successeur L.A Law (La loi de Los Angeles) depuis 1987.

Homicide était partie pour changer régulièrement de réalisateur. De ce fait, Barry Levinson estima qu’un chef opérateur plus expérimenté que Wayne Ewing était nécessaire pour garantir une homogénéité des épisodes. Il engagea le chef opérateur Jean de Segonzac pour le remplacer. L’arrivée de la chaîne NBC à la production de la série pouvait la pousser dans le sens d’une réalisation moins stylisée. De Segonzac demanda au laboratoire de rendre les couleurs plus claires. De leur côté, Barry Levinson et Tom Fontana acceptèrent de bon gré de réduire le nombre d’histoire par épisodes pour être plus viewer friendly. Il ne s’agissait pas de fondre Homicide dans le moule des autres séries policières, mais de pouvoir mieux se concentrer sur l’histoire mise en avant. Fort de ces liftings, la série est fin prête pour affronter quatre semaines de vérité durant lesquels les nerfs des acteurs seraient mis à rude épreuve.

5. Bop Gun

Warren Littlefield a conservé un gros atout dans sa manche en décidant d’ouvrir la saison sur l’épisode Bop Gun qui devait originellement la conclure. La raison de ce changement est le nom de Robin Williams.

Cet épisode pour le moins singulier raconte le meurtre d’une touriste devant sa famille par un gang de jeunes de Baltimore. Aussitôt, l’affaire devient un red ball médiatique, comme le fut celle d’Adena Watson. Comme les huiles de Baltimore ont besoin de prouver qu’on ne tue pas une touriste impunément, Giardello doit mobiliser toute son unité sur le cas. Robin Williams interprète le mari de la victime, Robert Ellison, ballotté avec ses enfants de la salle des inspecteurs aux audiences du tribunal, au sein d’un système qui lui donne trop peu d’explications et de détectives qui semblent un peu trop oublier qu’il vit un drame. L’homme est visiblement perdu et poursuivi par sa culpabilité de ne pas avoir pu protéger sa femme. Il fallait un acteur de la stature du héros du Cercle des Poètes Disparus pour renverser le point de vue après une saison à suivre nos inspecteurs. Une tâche qu’il a accepté par égard envers Barry Levinson, qui l’a dirigé sur Good Morning Vietnam et Toys, mais aussi par attachement à la série. Williams est bouleversant dans un registre dramatique, entre nuance et explosions. Il est, il faut l’avouer, très bien servi par un scénario qui lui accorde de nombreux moments pour briller, signé de David Simon (le même qui a écrit Homicide : A year on the killing streets) et David Mills (futur collaborateur de Simon sur ses séries). Un autre nom au générique attire l’attention, celui du réalisateur Stephen Gyllenhaal, qui fit tourner pour l’occasion son fils Jake Gyllenhaal dans le rôle du fils de Robert Ellison, sept ans avant que Jake ne devienne Donnie Darko.

Robert Elisson (Robin Williams) et son fils (Jake Gyllenhaal)

Le point de vue de la détective Kay Howard rétablit la balance cotés criminelle dans la seconde partie de l’épisode. L’enquêtrice mène une quête un peu vaine pour prouver l’innocence du de Vaughn, le jeune accusé du meurtre, qu’elle pense condamné à tort. Nous y voyons l’environnement du jeune homme, que rien ne destinait à ce crime. Belle réflexion sur le pouvoir des armes, Bop Gun voit large et ratisse un peu sur les terres de Law and Order (New York : Police Criminelle), mais il ne trahit jamais le mantra de la première saison : l’immersion dans l’humain. Il se permet également un peu plus d’incursions pop, dont un titre de Seal en ouverture. En plus d’un Emmy Award à Robin William, l’épisode offre sa meilleure audience à Homicide : 33 millions de téléspectateurs, mais ne la met pas pour autant à l’abri de l’annulation.

Kay Howard, une femme dans un monde d’hommes

6. « Un Homicide redéfini »

Sans star pour les défendre, les trois autres épisodes de cette saison recherchent un équilibre qui puisse contenter à la fois les critiques qui ont loué les débuts de Homicide et les téléspectateurs décontenancés par la saison 1. L’épisode See No Evil marque la difficulté dans le traçage de cette ligne. Les enquêteurs se trouvent forcés de passer devant une psychologue spécialisée dans leur métier pour travailler leur sensibilité. Nous ne verrons qu’une poignée d’entre eux sur le divan, pour des scènes consensuelles qui ne font que répéter ce que nous savions déjà d’eux le mettre en perspective, probablement pour prendre ce nouveau public par la main et lui apporter une hauteur sur des personnages dont la noirceur peut gêner. La psychologie devient un facilitateur, au même titre que l’éditorialisation de sujets de société borne les épisodes, là où ils étaient plus insaisissables lors de la saison 1.

Si See No Evil peine à aborder le sujet de l’euthanasie sans certaines maladresses, le cas de Charles Cox, un jeune de Baltimore non armé, abattu dans le dos en pleine rue vraisemblablement par un policier sauve l’épisode. Une affaire qui se poursuivra sur l’épisode Black and Blue. Les discussions pour couvrir le policier auteur du crime – qui sont récurrentes dans l’épisode – ont provoqué la colère des vrais détectives de Baltimore. Vingt d’eux d’entre eux signèrent une lettre de protestation à destination de la production de la série, dénonçant le préjudice qu’elle leur faisait. Une attaque qui avait de quoi fait réfléchir Levinson et Fontana sur le fait de continuité à tourner dans la ville, alors que la presse avait déjà souligné la mauvaise pub que le « body-count » de leur série lui faisait. L’affaire est pourtant inspirée d’une des grandes affaires du livre duquel la série est tirée, une sorte d’épée de Damoclès sur le dos du détective Donald Worden. Le cas réel dépeint par David Simon était autrement plus froid et à charge des institutions que le traitement qu’en a tiré Homicide.

Pembleton, prêt à faire la leçon à Giardello

Loin du procès à charge, l’épisode met surtout à jour la difficulté de garder la raison lors d’une affaire en enjeux trop politiques. Entre les quartiers qui menacent de s’enflammer contre les policiers, la police qui veut sauver ses meubles et Giardello qui met en avant la solidarité entre flics, il devient quasiment impossible de faire du travail de détective. Alors que son soupçon envers les policiers qu’il a interrogé est plus fort, le détective Pembleton  – responsable de l’affaire- est tiraillé entre sa condition de noir et sa vocation de flic, deux allégeances en forte contradiction. Il les conciliera dans la douleur, dans une scène d’interrogatoire dont lui seul a le secret. En bon commercial, il vend la culpabilité à un suspect qui ne l’est pas pour montrer à son commandant le ridicule de la situation. L’épisode aurait pu s’arrêter là dans la saison précédente, mais les scénaristes choisissent de résoudre l’affaire avec un vrai coupable. Cette tiédeur n’amoindrit pourtant pas un épisode puissant qui révèle une fois de plus Andre Braugher et offre un petit rôle à Isaiah Washington. Il porte une forte résonnance avec le traitement médiatique passionné qui se développe actuellement sur la question sécuritaire en France .

Bolander / Munch : Une affaire d’équilibre….

La dynamique Bolander/Munch continue d’irriguer cette mini-saison pour offrir un sympathique clou du spectacle. Bolander pourrait bien avoir retrouvé l’amour avec une jeune serveuse (interprétée par Julianna Margulies, qui serait très bientôt l’infirmière Hattaway d’Urgences, et plus tard l’héroïne de The Good Wife), avec qui il forme un beau duo musical. C’est le moment où la relation en montagnes russes que Munch entretient avec la dénommée Felicia se termine. Dans le tandem, la dynamique s’inverse entre le misérable et l’enthousiaste. Munch est bien décidé à ne pas laisser passer cette période de bonheur dans la vie de son équipier, même si pour cela il doit demander au commandant d’intercéder ou gâcher un dîner décisif. A Many Splendor Things réalisé par John McNaughton (Henry, Portrait of a Serial Killer), conclut la saison sur cette note typique de la saison 1, et il réserve aux autres couples de détectives des affaires de meurtres liés à de curieux fétichismes, qui leur révèlent une fois de plus, beaucoup d’eux-mêmes.

Un peu en retrait sur cette saison, Crocetti et Lewis concluent sur une affaire de meurtre pour vol de crayon !

L’équilibre semble avoir été regagné, et Homicide a réussi à battre les audiences de La loi de los Angeles sur son créneau. Cette dernière se retrouve annulée dans la foulée. Mais la série de Barry Levinson et Tom Fontana ne conservera pas pour autant les jeudis soir. Elle reste sur des résultats moyennement convaincants et dans l’ombre de la nouvelle venue d’ABC, NYPD Blue, dont la liberté de ton et le côté plus trash ravissent à la fois les critiques et le public. Alors qu’Homicide est déplacée au vendredi, la tranche horaire qu’elle occupait voit arriver à une nouvelle série qui partage avec elle de nombreux points communs : E.R (Urgences).

Une nouvelle époque est bien lancée pour les séries tévés.

(à suivre…)

Sleep – Schlaf

Réalisateur : Michael Venus

Scénario : Thomas Friedrich & Michael Venus

Directeur Photo : Marius von Felbert

Montage : Silke Olthoff

Effets Visuels : Andreas Hellmanzik

Son : Stephan Konken, Anders Wasserfall

Production : Verena Gräfe-Höft, Christian Cloos

Pays : Allemagne

Durée : 1h42

Compétition Officielle Festival du Film Fantastique de Gérardmer 2021. Sortie VOD le 14 mai 2021.

Acteurs Principaux : Gro Swantje Kohlhof, Sandra Hüller, August Schmölzer, Marion Kracht, Max Hubacher, Martina Schöne-Radunski

Genre : Fantastique, Etrange

Note : 7/10

Marlène souffre depuis toujours d’intenses cauchemars et de visions dont elle cherche la signification. Elle est conduite dans un village de montagne qui ressemble étrangement à celui de ces visions. Alors qu’elle séjourne dans l’hôtel local, elle est atteinte de stupeur et se trouve plongée dans une forme de catatonie. Sa fille Mona accourt à son chevet et décide de venir vivre dans cet hôtel le temps que sa mère revienne à elle. Elle apprend à connaître les propriétaires des lieux, Otto et Lore, et apprend que des suicides ont eu lieu parmi les anciens propriétaires de ces bâtiments. Bientôt, elle se rend compte que des détails se recoupent avec les visions décrites par sa mère. Elle décide d’enquêter. Mais les cauchemars ressentis par sa mère commencent à se manifester sur elle.

La paralysie du sommeil et les cauchemars à tiroir sont un terrain propice à l’horreur. Pourtant ils ont été peu exploité dans le genre, à l’exception notable de la série des Freddy. Michael Venus s’emploie à rectifier le tir en mâtinant ce thème d’une mystique des rêves employée à bon escient. Il ne s’agit pas de se perdre dans des couloirs incohérents ou d’onirisme lynchien (que personne ne peut manipuler aussi bien que David Lynch), mais au contraire de l’indistinction qui peut s’opérer entre le rêve et la réalité. En somme de retranscrire cet état intermédiaire où l’on n’est jamais sûr d’être réveillé. En ajoutant un décalage très fin et une dose de danger au sein des cauchemars, la cuisine horrifique prend plutôt bien. Schlaf est un film intéressant et original qui part d’un postulat simple pour s’enfoncer dans un développement plus labyrinthique. Les couloirs qu’il prend révèlent des personnages complexes que le réalisateur Michael Venus s’emploie à effleurer. Il n’y a pas d’effusions, ni de grands sentiments. Mais le surgissement progressif de la vérité se vit comme un train fantôme un peu claustro. Gro Swantje Kohlhof transmet une énergie juvénile au film qui contraste avec l’inquiétante présence d’August Schmölzer, dont le personnage est le spectre persistant d’un passé allemand pas encore enfoui. Le dénouement du film est bien moins surprenant que le chemin emprunté. Mais il se trouvait clairement dans le haut du panier du festival de Gérardmer 2021.

Oxygène – O2

Réalisateur : Alexandre Aja

Scénario : Christie LeBlanc

Directeur de la Photographie : Maxime Alexandre

Réalisateur seconde équipe : Grégory Levasseur

Montage : Stéphane Roche

Chef Décorateur : Jean Rabasse

Ingénieur du Son : Ken Yasumoto

Production : Alexandre Aja, Brahim Chioua, Noémie Devide, Grégory Levasseur, Vincent Maraval

Pays : France, USA

Durée : 1h40

Sortie sur Netflix le 12 mai 2021

Acteurs Principaux : Mélanie Laurent, Matthieu Amalric, Malik Zidi, Marc Saez, Laura Boujenah, Cathy Cerda, Eric Herson-Macarel

Genre : Science-Fiction, Thriller, Drame

Note : 7,5/10

Deux ans après Crawl, Alexandre Aja est de retour avec un thriller qui enferme Mélanie Laurent dans un mystérieux caisson cryogénique. Réveillée par erreur, l’héroïne se rend bientôt compte qu’un compte à rebours est enclenché avant que toute la réserve d’oxygène ne s’épuise, ce qui entraînerait inévitablement sa mort. Le réalisateur des traumatisants Haute Tension et La Colline a des Yeux aurait-il choisi la facilité en nous envoyant le film de confinement ultime, concentré sur 2 mètre carré des peurs ressentis ces derniers mois ? Point trop d’effort nécessaire pour s’identifier à son seul personnage, avec l’isolement qui nous tenaille encore et cette menace d’hypoxie que la COVID rend si proche. Réponse négative. Aja lorgnait déjà sur ce scénario de Christie LeBlanc avant 2020. Repêché dans la black list 2016 (liste des meilleurs scénarios américains non produits), O2 aurait du être une production américaine menée par Noomi Rapace. La COVID obligea le réalisateur à revenir à Paris pour tourner son film avec un casting français et le financement de Netflix. Le résultat est tout sauf un film roublard. Oxygène sait rigoureusement où il va et quels chemins emprunter pour embarquer le téléspectateur.

Les premières minutes peuvent laisser circonspect. La phase de réveil est plutôt banale et la voix doucement monocorde de Matthieu Amalric en intelligence artificielle contrôlant le caisson tend à désamorcer la tension. Cette voix deviendra par la suite menaçante, comique, énervante, rassurante sans même changer de ton, juste de par l’évolution des informations connues par l’héroïne. Une preuve parmi d’autres de cette capacité qu’a Oxygène d’utiliser les stimulations extérieures pour sans cesse renouveler les ressentis, alors qu’on regarde basiquement quelqu’un se débattre dans un caisson pendant 1h40. Ce quelqu’un est pourtant loin d’être immobile. Elle a une histoire à découvrir (elle est amnésique), un contexte spatial et temporel à préciser (où est elle enterrée? A quelle époque?) et une issue à trouver. Le scénario intrique habilement toutes ces questions en les faisant devenir les buts d’une course contre la montre mentale, une sorte d’escape game sous adrénaline. Il dévoile les indices avec parcimonie et une certaine habileté, dans une série de climax qui ont tous leur importance dans la résolution finale. Aja se rapproche de Mélanie Laurent jusqu’à coller à son visage, à la fois pour montrer sa suffocation et le fait qu’elle soit toujours plus proche de reconstitution du puzzle…et de la bombe qu’elle s’apprête à recevoir. Il ne poussera sa caméra hors de la capsule qu’au moment propice, à l’occasion d’une envolée tardive aux allures de chant du cygne.

Oxygène n’est pas aussi bon qu’un Buried (qui enfermait Ryan Reynolds sous la direction de Rodrigo Cortes) dans sa gestion du suspens, ni dans le sentiment d’enfermement qu’il provoque. Il se repose aussi parfois sur des lieux communs de la science fiction et étire son temps plus que de raison. Mais il est d’une densité étonnante pour son pitch. Il donne un grand impact à ses révélations et exploite à merveille les non-dits de l’univers qui enveloppe l’héroïne, qui est à peine effleuré. Il ne se limite pas qu’à son concept et sait se montrer d’une grande constance dans son avancée, à l’image de cet honnête artisan du genre qu’est Alexandre Aja. Un des meilleurs réalisateurs français en activité, autant à son aise chez lui qu’Outre-Atlantique.

Homicide Life on the Street – Saison 1

Créateur/Showrunner : Paul Attanasio

Scénario : Paul Attanasio, David Simon, Tom Fontana, James Yoshimura, Jorge Zamacoma, Noel Behn

Réalisation : Barry Levinson, Alan Taylor, Nick Gomez, Martin Campbell, Wayne Ewing, Michael Lehman, Peter Markle, Bruce Paltrow

Chef Opérateur : Wayne Ewing

Montage : Tony Black, Cindy Mollo, Jay Rabinowitz

Chef Décorateur : Vincent Peranio

Direction Artistique : F. Dale Davis, Susan Kessel

Pays : USA

Durée : 9 x 45 mn

Diffusée sur NBC du 31 janvier au 31 mars 1993. En France sur Série Club à partir du 3 avril 1998. Disponible en dvd zone 2 UK depuis le 26 février 2007

Production : Barry Levinson, Tom Fontana, Jim Finnerty, Gail Mutrux, Lori Mozilo

Acteurs Principaux : Daniel Baldwin, Ned Beatty, Richard Belzer, Andre Braugher, Yaphet Kotto, Melissa Leo, Jon Polito, Kyle Secor, Lee Tergesen, Edie Falco, Wendy Hughes, Zeljko Ivanek

Genre : Polar

Note : 9,5/10

1. Baltimore. Un 31 janvier 1993…

L’année 1988 fut une année comme une autre pour les détectives de la brigade criminelle de Baltimore, plus ou moins déterminante pour les uns et les autres. Une année de routine dans une ville gangrénée par le crime ordinaire. A ceci près qu’un journaliste du Baltimore Sun nommé David Simon s’était donné pour mission de les suivre partout.

Au terme d’un long travail d’acclimatation, le futur showrunner de la série Sur Ecoute fut peu à peu accepté, jusqu’à faire suffisamment partie du décor pour que ces hommes habités par leur travail lui ouvrent les portes de leur univers, leurs règles, leurs quotidien. David Simon en tira un ouvrage Homicide : A year on the killing streets (rebaptisé Baltimore en France). Le journaliste avait déjà un talent certain pour dépeindre avec une grande humanité ces hommes imparfaits investis de la mission de faire parler les morts. L’ouvrage était aussi passionnant que les meilleurs polars, bien que peu spectaculaire. Il fut couronné dans la foulée d’un Edgar Award, la récompense attribué par l’association des auteurs de romans policiers (mystery writers of America). Si la France a longtemps attendu la sortie du livre, l’onction de David Simon quelques années après la diffusion de Sur Ecoute – aux tournant des années 2010 – fait qu’il peut désormais être aisément trouvable en nos terres. C’est même un français, Philippe Squarzoni, qui, en 2016, a franchi le pas d’en faire une adaptation en bédé, dépouillée et plutôt fidèle.

La carte de presse de David Simon au Baltimore Sun, « Homicide : A year on the killing streets » version américaine, et la première édition française (Sonatine)

Le début des années 90 était une période de vaches maigres pour la chaîne américaine NBC, qui perdait ou était sur le point de perdre tous ses gros succès des années 80 (The Cosby Show, Matlock, Cheers…). Il fallait de nouvelles séries pour tirer le network vers le haut. Après plusieurs essais infructueux sur des sitcoms, les exécutifs de la chaîne optèrent pour les dramas à haute valeur ajouté. La chaîne fit appel à Barry Levinson pour développer un de ces dramas. Un choix audacieux mais calculé, car le réalisateur était auréolé des succès de Rain Man et Good Morning Vietnam, et quelques passages de réalisateurs de cinéma sur le petit écran venaient de porter leurs fruits : NBC avait le précédent du Miami Vice (Deux flics à Miami) de Michael Mann et des Amazing Stories (Histoires Fantastiques) de Steven Spielberg. Sa rivale ABC venait de frapper juste avec le Twin Peaks (Mystères à Twin Peaks) de David Lynch. La câblée HBO regardait quand à elle grandir son anthologie Les Contes de la Crypte, qui serait le lieu de villégiature de nombreuses pointures du cinéma de genre. Levinson proposa aussitôt à la chaîne une adaptation de Homicide : Life on the Street.

L’idée d’un cop show basé sur le récit documentaire de David Simon était séduisante. Une série pouvait mieux retranscrire le quotidien de ces flics qu’un long métrage, et injecter ce shoot de réalité dans le genre de la série policière pouvait faire oeuvre de continuité sur la chaîne : La série Hill Street Blues (Capitaine Furillo) diffusée sur NBC avait durant sept ans posé de beaux jalons pour passer à la vitesse supérieure. Barry Levinson était destiné à être touché par l’ouvrage de David Simon. Natif de Baltimore, il avait baptisé sa boîte de production Baltimore Pictures et n’avait pas hésité à tourner plusieurs films sur place. Aussi lorsqu’il eut le feu vert de la chaîne, il n’hésita pas à tourner la série dans la ville de Baltimore, loin des lumières de la Californie qui abritait alors les tournages d’une grande partie des séries des grandes chaînes. Cette décision fut capitale pour l’authenticité de Homicide, au même titre que Montréal apporta le cachet visuel des X Files de Chris Carter (lancés sur la Fox la même année). Mais tourner sur place ne suffisait pas. Barry Levinson s’entoura d’une équipe à même d’apporter une touche nouvelle dans le paysage télévisuel, probablement le premier jalon d’une transformation des séries télévisées qu’entérinerait HBO au début des années 2000.

Tom Fontana, co-producteur exécutif de Homicide, est le symbole de ce nouveau souffle en ce qu’il deviendrait cinq années plus tard le showrunner de Oz, la première série du raz de marée HBO. En 1991, il était déjà auréolé du succès de St. Elsewhere, série médicale précurseure qui traça une voie en or pour nombre de ces acteurs, parmi lesquels figuraient Denzel Washington et David Morse. La lourde et passionnante tâche d’adapter le pavé de David Simon et de créer les pendants fictionnels de ces détectives réels incomberait à Paul Attanasio, scénariste du pilote et auteur de la « bible » qui servirait à tous les autres scénaristes de la série. Homicide : Life on the Killing Streets était entre les bonnes mains de celui qui scénariserait le Quizz Show de Robert Redford, le Donnie Brasco de Mike Newell et deviendrait par la suite le producteur exécutif de House M.D (Dr.House) et l’expertise des flics de la criminelle de Baltimore. Gary d’Addario, commandant de l’Unité décrite par David Simon, devint consultant sur Homicide, à l’instar d’autres de ses enquêteurs, et David Simon rejoignit lui-même un temps l’équipe des scénaristes, alternant avec l’écriture d’épisode pour sa série rivale NYPD Blue.

Le réalisateur/producteur Barry Levinson, le producteur Tom Fontana, le scénariste Paul Attanasio, le commandant Gary d’Addario et le chef opérateur Wayne Ewing

Un des derniers apports déterminants à Homicide fut le chef opérateur Wayne Ewing, que Barry Levinson avait rencontré sur le film Toys. Le directeur de la photographie est particulièrement important sur la création de l’atmosphère d’une série télé, en ce qu’il l’accompagne souvent sur sa durée alors que les réalisateurs changent. Mais c’est le choix conjoint de Levinson et Ewing de tourner avec une caméra super 16mn qui définit le style de Homicide. Plus maniable, elle permit d’alléger l’équipe de tournage et les jours de production, et surtout de capter sur le vif les performances des acteurs. La caméra portée de Wayne Ewing apportait dans la forme le dynamisme et l’action que la série ne fournissait pas au téléspectateur (à dessein) sur le fond. Ainsi il pouvait se concentrer sur les échanges et les interactions entre les personnages qui deviendraient la marque de la série.

La post-production apporta les deux éléments qui distinguèrent formellement Homicide des autres séries policières. Barry Levinson s’assura que le laboratoire du Maryland qui traitait le film lave le plus possible la pellicule de ses couleurs afin de la vider de ses contrastes, à l’exception des rouges. C’est ensuite dans la salle de montage de Tony Black qu’Homicide trouvait sa marque de fabrique : Le jump cut sauvage et les montages répétés (retour en arrière pour répéter le fragment qui a précédé). des techniques peu orthodoxes qui se firent plus discrètes dès la saison 2, mais donnèrent à cette première saison une atmosphère visuelle très particulière.

NBC avait programmée Homicide comme série de remplacement pour la mi-saison, prévue pour une diffusion à l’hiver 1993. Après le visionnage du pilote Gone For Goode , la première saison se vit prolongée à neuf épisodes et quatre nouveaux scénarios furent commandés, qui formeraient la courte deuxième saison. Très confiant dans les qualités de la série, le président de NBC Entertainment Warren Littlefield programma le pilote sur le meilleur créneau de la chaîne, après le Superbowl, un 31 janvier 1993…

2. Du rouge et du noir

La plaque commémorative de la série sur le Recreation Pier Bulding

Les téléspectateurs américains furent donc nombreux à découvrir ce commissariat reconstruit au sein du Recreation Pier Building de Fells Point. Un bâtiment investi par le chef décorateur Vince Peranio pour y créer des lieux qui seraient exploités durant les 7 ans de la série. Peranio créa un lieu de vie pour que les acteurs puissent évoluer à leur guise et s’approprier les lieux : la coffee room, l’aquarium qui serait le théâtre des interrogatoires des détectives Bayliss et Pembleton, la pièce 203 dans laquelle se regroupaient les bureaux des détectives de la Brigade Criminelle, sous la coupe du lieutenant Giardello.

C’est un tableau dans un coin de la pièce qui enregistrerait le record de gros plans : Une colonne pour chaque détective responsable de l’affaire (The Primary, celui ou celle qui répond le premier à l’appel à la découverte du corps), le nom de chaque nouvelle victime est noté en rouge sur sa colonne, puis il passe en noir quand le cas est résolu. Dès le pilote, les allers-retours sur le tableau permettent de se familiariser avec cette règle d’or qui accompagne la dure loi des statistiques qui régit le département de police de Baltimore, mais créé une certaine émulation.

Ces rouges et ces noirs sont autant de morts inspirés des homicides de 1988 relatés par David Simon, enrichis au fil des années. Pas de génie du crime à la Moriarty pour nos détectives, ni de poursuites à travers les rues de Baltimore. Ces meurtres sont crapuleux, souvent sous l’effet d’une impulsion et d’un contexte de vie délétère, parfois sans aucun mobile et exécutés de façon brouillone. Leur résolution sollicite un travail de fond de recueils de témoignages, de suivi de procédure (le coroner et le district attorney sont des personnages clés) et de réflexion.

Parfois un cas sort de l’ordinaire, souvent pour le pire. La saison 1 reprend et transforme une partie de ces cas pour les réduire un peu, alors que dans le livre de David Simon, ils s’étendent parfois sur des mois. Le meurtre d’un jeune flic qui hante la criminelle en 1988 devient le cas du flic Chris Thormann (Lee Tergesen, futur Tobia Beecher de Oz), attribué à Crocetti et Lewis. L’affaire de la tante Calpurnia, qui terrorise et tue ses maris et ses proches pour récupérer les primes d’assurance, sera un fil rouge sur deux épisodes. Et il y’a l’affaire Adena Watson, la première sous la responsabilité du nouveau venu Tim Bayliss (Kyle Secor), fraîchement débarqué des services de sécurité du maire de Baltimore. Lorsqu’il répond à l’appel, Bayliss est loin de réaliser à quel point cette affaire va le suivre. Lors de la scène de découverte du corps, le détective Tom Pellegrini le conseille sur le plateau. Il s’agit de son homologue dans la réalité, qui a enquêté le cas LaTonya Wallace qui a inspiré celui d’Adena Watson. Pellegrini a insisté pour être là. Sur le plateau, il ne quittait pas l’actrice qui jouait le corps d’Adena, toujours hanté par l’affaire qu’il n’a pas pu résoudre en 1988.

Réinterprété par Paul Attanasio, l’enquête sur le meurtre d’Adena Watson permet de mettre l’accent sur les red balls , ces cas hautement médiatiques qui ont un retentissement médiatico-politique tel qu’il conduit à en faire l’affaire de tous les détectives, mais qui refont psshitt une fois la pression retombée. Cette enquête nous offre des scènes aussi déchirantes que réelles avec la famille de la victime et l’implication troublée et habitée de Kyle Secor. Mais il nous offre surtout un chef d’œuvre de la télévision des années 90, l’épisode Three Men and Adena (1-06) qui reçut l’Emmy Award du meilleur scénario. Durant tout l’épisode, les détectives Bayliss et Pembleton (Andre Braugher, futur commissaire du Brooklyn 99) interrogent dans le bocal le principal suspect, un vendeur de fruits itinérants qui fut en contact avec la fillette (Moses Gunn). Le temps de la garde à vue est limité, la pression est forte et le suspect difficile. Ce huis clos sous tension voit constamment changer l’équilibre des forces et soutient son suspens jusqu’au bout. L’épisode construit la dynamique entre les Tim Bayliss et Frank Pembleton qui sera une des clés de voute de la série. Dans le pire des contexte, le duo entre le loup solitaire, mais néanmoins brillant Frank Pembleton et son très sage – mais torturé – collègue naît sous nos yeux avec une aisance d’écriture déconcertante.

Trois hommes et Adena

3- Du Jazz et du Blues

Les détectives Bayliss et Pembleton partagent la vedette à hauteur égale avec les autres couples improbables de la série. L’obsession pour le meurtre de Lincoln est un symptôme de la dépression du détective Crocetti (Jon Polito, peu après sa performance dans le Millers’s Crossing des frères Coen), mais elle sert de ciment aux chamailleries avec son coéquipier Lewis (Clark Johnson). Le respect quasi-fraternel qui lie Beau Felton (Daniel Baldwin) et Kay Howard (Melissa Leo) n’est pas exempt d’orages réguliers. Le détective Bolander (Ned Beatty, révélé dans le Délivrance de John Boorman), rigide et réservé, fait une curieuse équipe avec John Munch, progressiste affiché très rock n’roll (Richard Belzer retrouvera John Munch plus tard dans New-York Unité spéciale et en apparition dans de nombreuses séries). Au centre de ces tandems, l’impressionnant Yaphet Kotto (ex-mécano du Alien de Ridley Scott) campe un lieutenant Giardello charismatique et attachant, qui se bat contre une nostalgie rampante, les jeux politiques de sa hiérarchie et son dévouement à son unité.

« Gee » Giardello accueille le rookie Tim Bayliss

Les échanges de chacun donnent le ton de leur vie et rythment les épisodes. Tous talentueux, ces acteurs offrent une palette de jeu remarquable et rendent déjà Homicide imprévisible et passionnant. La série sait s’approprier quelques standards pop pour marquer le temps, mais c’est la musique jazz qui ponctue le plus souvent les épisodes de cette saison. Elle fait écho au montage désordonné et aux répliques qui peuvent paraître sortir de nulle part, mais expriment toujours ce que les personnages peinent à retenir en eux, comme si chacun de ces personnages était la note d’une partition. Le dernier épisode de la saison, le théatral Night of the Dead Living, porte à son paroxysme le jeu des échanges, au cœur d’un commissariat mis sous-pression par une chaleur rampante. Confrontés à l’absurdité de ces crimes, les détectives ont eux-mêmes des vie atypiques et une dévotion professionnelle qui bride leur capacité à mener une vie normale. Night of the Dead Living jongle entre ces vies en reléguant les enquêtes criminelles au second plan. Cette première saison de Homicide regorge de moments plus calmes, a priori anecdotiques, dans une mélancolie contemplative qui colle au ressenti de chacun des détectives. Le blues de ces héros ordinaires est magnifié par les instants silencieux qui concluent souvent les épisodes. Mais un épisode comme Three Men and Adena peut aussi être suivi de moments plus légers, comme cette enquête absurde sur le meurtre du chien policier Jake. L’équilibre se constitue entre moments de le drame et la convivialité. Barry Levinson et son équipe ont suivi le chemin inverse de David Simon. Ils ont donné à des personnages fictionnels une réalité et une épaisseur qui leur a donne vie. Après seulement quelques épisodes, il est déjà difficile de les abandonner à chaque fin d’épisode, et les retrouver est un plaisir toujours plus grand, même au re-visionnage.

Le détective Bolander face à un barman très à l’écoute (le réalisateur John Waters)

Déplacée très rapidement sur la case du mercredi, à 21h qui réunissait chez le rival ABC, les inconditionnels du show à succès de ABC Home Improvement, Homicide :Life On the Streets peine à faire décoller ses audiences, ce qui met déjà en danger son renouvellement.

(A suivre…)

Pour plus d’informations sur Homicide, la bible sur le sujet est Homicide : Life On The Street The Unofficial Companion de David P.Kalat.