Billy Wilder et moi – Mr Wilder & Me, Jonathan Coe

A l’occasion d’une journée à flâner dans rues de ma belle ville, j’entre dans une librairie et je vois sur les étals un ouvrage vendu en occasion nommé Billy Wilder et moi. Il ne faut pas plus que ce titre et un rapide coup d’oeil à la quatrième de couverture pour embarquer le livre, me demandant comment j’ai pu passer à côté de sa sortie en avril dernier. Et seulement deux jours pour engloutir ses presque 300 pages, avec un plaisir grandissant à mesure qu’on avançait dans le récit de Calista, jeune grecque fraîchement sortie de ses études, qui fit la connaissance de Billy Wilder et I.A.L Diamond (son compère-scénariste de la deuxième partie de sa carrière) à l’occasion d’un voyage aux USA, et qui se vit embarquée quelques temps plus tard – à l’été 1977- sur le tournage de Fedora, avant-dernier film du duo. La littérature sur le réalisateur de Sunset Boulevard , La Garçonnière, Certains l’aiment chaud (…) est abondante, à la mesure de son importance pour le cinéma et de sa personnalité hors du commun. Elle est surplombée par le passionnant Conversations avec Billy Wilder, une série d’entretiens avec le réalisateur menés par Cameron Crowe dans les années 90, paru en 2004 chez Actes Sud. Ce n’est donc pas tant ses informations que sa forme de fiction qui rend Billy Wilder et moi aussi attachant. Une forme fictionnelle qui permet de plonger, avec un regard neuf, vidé de tout a priori sur le cinéma (celui de Calista) dans la deuxième moitié des 70’s, sur l’un des derniers tournages des derniers grands réalisateurs de l’époque classique du cinéma Hollywoodien encore en activité.

En 1976, Les Dents de la Mer a ouvert un pont d’or aux Spielberg, Coppola, Scorsese et autres réalisateurs issus du nouvel Hollywood, au point de changer durablement la donne sur les priorités du box office. C’est le dernier clou sur le cercueil d’une idée du cinéma plus suggestive et élégante, qui meurt déjà à petit feu depuis les années 60. Pour Fedora, Wilder s’est vu refuser le financement de ces mêmes studios et il fut contraint de demander la participation à des hommes d’affaires allemand. Double claque pour le réalisateur, qui lui fait non seulement prendre conscience qu’il n’a plus rien à offrir à son public, mais qui l’oblige à tourner en Europe avec l’argent des allemands. Billy Wilder fait partie des nombreux scénaristes et réalisateurs qui fuirent leur pays à l’arrivée au pouvoir d’Hitler pour progressivement embarquer vers Hollywood, mais il laissa derrière lui sa mère, qui disparut dans les camps de concentration. A l’occasion d’un dîner de tournage, Jonathan Coe s’autorise un petit plaisir en laissant Billy Wilder prendre le contrôle de la narration de Calista. Sous la forme d’un scénario, il raconte son départ d’Allemagne pour la France, puis l’Angleterre et les Etats-Unis, et le même parcours à l’envers qu’il fit plus de dix ans plus tard, missionné par le gouvernement des Etats-Unis pour guider l’activité cinématographique de l’Allemagne de l’ouest. Cet insert d’une grande puissance écrit « à la manière de » permet d’éclairer la conception légère du cinéma qu’a emprunté le réalisateur à la deuxième moitié des 50’s, mais aussi de pleinement saisir l’importance du tournage en cours pour ce roi de la formule, qui lâcha lors d’une conférence de presse une phrase aussi bien sentie que significatrice des tourments de son âme. cette incursion historique dans l’incursion historique est aussi l’occasion de replonger parmi ces exilés, avec des apparitions de luxe, au premier rang celle d’Emeric Pressburger, qui contribuerait avec Michael Powell à pousser le cinéma britannique à son sommet.

Mais l’hommage à Billy Wilder ne serait pas réel si Jonathan Coe n’avait pas insufflé à son roman un comique de situation, un sens de l’instant, du dialogue ciselé et une empathie profonde envers ses personnages. Au milieu des grands de ce monde, la jeune Calista est une Sabrina naïve et maladroite qu porte un regard encore plus naïf que cette dernière sur le monde du cinéma (elle n’a pas grandi en son sein). Sa rencontre avec Wilder et Diamond pourrait figurer sans problème dans une comédie de Wilder ou de Lubitsch. L’Histoire du tournage de Fedora se confond avec un tournant dans la vie de Calista, qui la fera emprunter une autre voie. A travers ses yeux, Le romancier longtemps obsédé par La vie privée de Sherlock Holmes et ses scènes coupées (Il en parlait dans un article des cahiers du cinéma Journal d’une Obsession, repris dans son recueil Désaccords Imparfaits), dit beaucoup de son attachement à Billy Wilder, et également du mien. Comme s’il accomplissait un fantasme de circuler au milieu de ces jeunes gens qui vivaient les miettes de quelque chose en passe de disparaître, qui goûtaient une part de la complicité unique entre le réalisateur et son scénariste, le discret Iz Diamond et profitaient en première main de la verve d’un des personnages les plus passionnants du XXème siècle. Il dit aussi beaucoup de l’importance que le cinéma peut avoir sur la vie de chacun.

Paru chez Gallimard, avril 2021

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