Wake in Fright – Réveil dans la Terreur

Réalisation : Ted Kotcheff

Scénario : Evan Jones, Ted Kotcheff d’après le roman « Wake in Fright » de Kenneth Cook

Directeur de la Photographie : Brian West

Montage : Anthony Buckley

Musique : John Scott

Direction Artistique : Dennis Gentle

Assistant Réalisateur : Howard Rubie

Casting : John Merrick, Jill Robb

Production : Howard G. Barnes, Bill Harmon, Maurice Singer, George Willoughby

Pays : Australie, USA

Durée : 1h49

Sortie en salles en France le 22 juillet 1971

Acteurs Principaux : Gary Bond, Donald Pleasence, Chips Rafferty, Sylvia Kay, Jack Thompson, Peter Whittle

Genre : Drame, Thriller

Note : 9/10

A la veille des années 70, le futur réalisateur de Rambo débarque dans l’outback australien pour confronter un professeur issu de la ville aux gens du terroir. Un choc des cultures brutal et suintant qui montrera la voie du nouveau cinéma australien.

John Grant a été envoyé enseigner dans le grand vide de Tiboonda. Après des mois d’isolement, il ne rêve que des vacances qui le verront rejoindre sa copine à Sydney. Avant d’en profiter, il doit faire escale à Bundanyabba, îlot urbain au milieu du désert. Prisonnier de l’hospitalité des locaux, des jeux, de la chaleur et de la bière, John découvre en ces lieux l’Enfer est pavé des meilleures intentions. L’auteur du calvaire de John Grant est le romancier Kenneth Cook. Wake In Fright est né de son expérience éprouvante en tant que journaliste dans la bourgade de Broken Hill au cœur de la Nouvelle-Galles du Sud. Egalement réalisateur, Cook saisit très vite le potentiel d’une adaptation de son ouvrage. Il vend les droits à l’acteur Dirk Bogarde, qui s’associe au réalisateur Joseph Losey (qui a dirigé Bogarde dans The Servant et The Accident). Pour rédiger l’adaptation, le duo engage l’Anglo-jamaïcain Evan Jones qui a travaillé avec Losey sur The Damned. Bien qu’étranger à l’Australie, le scénariste voyait dans le roman de Cook une matière première idéale pour la description des coutumes locales et la langue. Mais le projet tomba dans l’oubli par défaut de financement.

En 1968, la compagnie australienne NLT rachète les droits de Wake In Fright. Productrice d’émissions familiales pour la télévision, NLT avait signé un accord avec la compagnie américaine Groupe W. (appartenant à Georges Willoughby, producteur de séries B) pour mettre en chantier une dizaine de films en cinq ans. Peu au fait des tenants et aboutissants de la conception de longs-métrages, leurs premières productions furent des échecs. L’adaptation d’un ouvrage comme celui de Kenneth Cook par NLT paraissait improbable bien qu’il jouisse en Australie d’une belle réputation. Sur le conseil d’Evan Jones, la succursale anglaise de Groupe W. choisit Ted Kotcheff, réalisateur canadien installé à Londres depuis quelques années, qui accepte le défi bien qu’il ne connaisse rien de l’Australie.

Wake In Fright
Ted Kotcheff (à droite) sur le tournage de Wake in Fright

Depuis les années 50, le cinéma australien était avant tout le terrain d’anglais et d’américains qui cherchaient à adapter la littérature locale tout en exploitant les ressources exotiques du pays (on peut citer They’re A Weird Mob de Michael Powell en 1966). Les aspirations artistiques des autochtones sont alors tournées vers une réappropriation du pays et de sa culture par les autochtones, qui cherchent à s’éloigner du stéréotype colporté. Ces aspirations mettent en germe la renaissance du cinéma australien (australian feature film revival) qui se développera dans les années 70. L’arrivée improbable d’un canadien au sein de l’outback semble démontrer une certaine continuité dans cette exploitation. Mais Kotcheff n’est pas de cet avis : « Le Canada n’est pas si différent de l’Australie, c’est un pays vide où 99% de la population vit à cent miles de la bordure américaine, et pour les huit cents miles au Nord, il n’y a rien d’autre que des gens piégés dans des espaces vides« . (1) Le réalisateur s’entoure d’une équipe australienne comprenant le monteur Tony Buckley et d’acteurs locaux. Il donne un des premiers rôles, celui du chef de la police, à une gloire locale, Chips Rafferty. Ce sera son dernier, clôturant une grande carrière qui connut son essor dans l’âge d’or des années 30 et 40. Wake In Fright offre également un premier rôle à une future grande figure de l’industrie cinématographique australienne, Jack Thompson.

C’est à Broken Hill, aux origines de la nouvelle de Kenneth Cook, qu’aura lieu le tournage des extérieurs. Centre industriel rural de 30 000 âmes, principalement des mineurs isolés du monde par « un désert de la taille de la France et de l’Italie mis bout à bout », à 1100 km de Sydney. Dès décembre 1969, Ted Kotcheff et sa famille débarquent pour les repérages. Tel le personnage de son film, il se découvre en outsider au sein des locaux et il constate de lui-même ce que Kenneth Cook percevait comme « une absolue fournaise de l’horreur… Sans doute le plus horrible aspect de tout ça étant son impétueuse et agressive convivialité. C’est ce qui se passe dans trop de villes australiennes quand des gens vivent dans des conditions qui ne sont pas faites pour un homme blanc« .(2) L’hospitalité agressive des habitants du Yabba, à coup de pintes de bière offertes par dizaines fera le sel des moments les plus inconfortables du film. Kotcheff y remarque aussi l’absence des femmes, qui sera retranscrite à l’écran par un casting ne comprenant pas plus de quatre éléments féminins, dont la très perturbée Janet Hynes incarnée par Sylvia Kay, la femme de Ted Kotcheff. Il est un fait qu’à Broken Hill, les femmes étaient exclues des lieux sociaux et qu’il y avait un fort taux de suicide parmi elles. Kotcheff remarque également une brutalité virile permanente qui conduit à la provocation délibérée de bagarres. Cook voyait dans l’attitude de ces gens une absence d’empathie à la souffrance, qu’il trouvait particulièrement effrayante. Mais à l’horreur de l’écrivain face à la bestialité de monde oublié, Kotcheff saisit un besoin humain de contact physique. « Je ne critique pas, je suis un réalisateur, j’analyse, j’observe et j’empathise« . (3) Kotcheff comprend les difficultés de la chaleur, de la poussière, et l’isolement oisif des locaux. Sa position d’outsider l’amène vers une plus grande compréhension des locaux qui tempère la description de Kenneth Cook, notamment par l’esprit de camaraderie qui s’installe et le consentement de Grant, plus ambigu dans le film, et plus dérangeant aussi.

Kotcheff s’inspire de ses expériences australiennes pour immerger son personnage dans les coutumes locales, ce qui se ressent dans deux séquences particulièrement immersives. La première est celle du two-up, jeu de pari illégal très présent en Australie qui se trouve être une des principales activités des mineurs de Broken Hill. En tournage des intérieurs dans un entrepôt de Sydney, le premier assistant directeur Howard Rubie persuade les habitués du Two-up School dans lequel Kotcheff et lui avaient joué d’interpréter les parieurs. Comme des poissons dans l’eau, les figurants contribuent à l’authenticité de la scène, déterminante pour la plongée de John Grant dans l’enfer collectif du jeu.

L’autre séquence est une chasse nocturne au kangourou qui se termine par un combat à mort et à mains nues du héros contre un des marsupiaux, symbolique passage de l’autre côté de la civilisation. Déterminé à ne tuer aucun animal sur le tournage, Kotcheff éprouve des difficultés à trouver un moyen de filmer le massacre décrit par le livre de Cook. Il est informé par un membre de son équipe que des centaines de kangourous sont tués dans l’outback chaque nuit. La chasse est opérée dans des camions réfrigérés avec des spotlights pour hypnotiser les bêtes. Les chasseurs les immobilisent, les tuent puis ramènent leur carcasse. Kotcheff et son équipe montent leur caméra dans un de ces camions. Le froid du désert la nuit force les chasseurs à se réchauffer au whisky. A deux heures du matin, ils commencent à manquer leurs cibles, ne laissant sur leur passage que des kangourous gravement blessés baignant dans leur sang. A la vue des rushs, la Royal Australian Society for Prevention of Cruelty to Animals encourage Kotcheff à utiliser les prises les plus violentes pour dénoncer ce braconnage, mais il préfère ne montrer que les parties les moins choquantes. Ce qu’on voit dans Wake In Fright ne représente donc que la partie la plus « visible ». Plus inoffensifs, les affrontements à mains nues incluant Peter Whittle (Joe) et Gary Bond (John Grant) mettent en scène un kangourou suffisamment haineux envers les humains pour tenir tête aux acteurs. L’animal en question avait perdu son œil à cause d’un homme et ne demanda pas son reste.


La position d’outsider de Ted Kotcheff tempérée par l’équipe locale s’avère particulièrement judicieuse pour constituer un point de vue objectif sur la vie du coin. A la sortie du film, des critiques australiens avouèrent que ce qui se passait à l’écran n’avait « pas de secret pour les Australiens, mais pourra apporter une vue anthropologique de l’outback pour les étrangers, voire amener les locaux à se regarder en face« . Cette dernière prévision fut prophétique. Wake In Fright sera un bide en Australie, sa population n’étant pas préparée à ce miroir ni à affronter l’abattage froid de ses kangourous. Wake In Fright ne bénéficiera que d’une unique diffusion télé, charcutée, dans les années 80. Il connaîtra un bon accueil critique en Angleterre, intégrera la sélection du festival de Cannes en 71 et jouira d’une carrière publique honorable dans une salle parisienne pendant plusieurs mois. 

En dépit de son échec au box-office, le film de Ted Kotcheff influencera néanmoins durablement la nouvelle vague australienne, montrant la voie aux Peter Weir et Fred Schepisi pour un cinéma en accord avec la culture australienne.

Le projet Wake In Fright, porté par un producteur spécialisé dans la série B, est budgété à 700 000 Dollars, conséquent pour l’époque. Kotcheff et son équipe comprennent vite qu’ils peuvent l’orienter vers quelque chose de plus profond que de la pure exploit’, d’abord par son apport documentaire, son sens du détail, mais aussi par les thèmes brassés, le plus prégnant étant l’engloutissement progressif de la civilisation par le vide. Wake In Fright reste une histoire de personnage en difficulté à la découverte de lui-même et notamment de ses aspects les plus sombres, mais aussi de sa capacité à lutter, aussi désespérée soit la situation.

Wake In Fright


L’ambiguïté du film n’élude pas l’attrait touristique exercé par les étendues désertiques de l’outback australien sur un étranger, magnifiquement filmées mais terriblement menaçantes. D’une place comprenant une école et un motel, un travelling à 360 degrés montre qu’il n’y a rien à l’horizon, sauf la voie et les rails qui disparaissent à perte de vue. Dès son apparition dans le silence d’une salle de cours, l’émissaire de la civilisation John Grant est déjà mis à dos dans un rien claustrophobique. Il se coupe de cet univers en se terrant dans un motel visiblement hostile. Son escale à Bundanyabba décuplera cette tension, ce choc entre la civilisation et l’apparence trompeuse d’humanité des habitants du Yabba.

L’arrivée du héros dans un bar accroît cette sensation de perte de contrôle et d’enfermement, l’alcool aidant. Wake In Fright est truffé de moments qui peuvent partir en vrille et s’avérer fatals à John Grant. Qui n’a pas d’endroit où fuir. S’en suit une perte rapide du temps, puis des repères. Le professeur est régulièrement aveuglé par des sollicitations et stimulis agressifs, souvent ébloui par des spots de lumière. D’autres instants sont admirablement soulignés par la musique de John Scott et par la réalisation de Kotcheff. D’un plan d’ensemble en plongée lors du lancer des pièces du two-up, il met en valeur le moment où la distance posée envers tout ça se brise, intégrant l’étranger dans la communauté. L’angle de la caméra lorsque Grant se réveille nu dans sa chambre suggère qu’il a perdu sa supériorité durant cette soirée et qu’il est désormais vulnérable. Empreinte de flashs cuts, de revirements sonores abruptes et de mouvements de caméra subjective familiers du cinéma américano-européen de la fin des années 60, cette perte de contrôle inaugure un glissement hors du temps dans une atmosphère de cauchemar éveillé.

L’attention au détail contribue au partage de l’expérience. Nous sommes plongés dans ce grand vide, la chaleur est palpable et la bière semble nous désaltérer. Si la lumière est source de désorientation, elle imprègne aussi les intérieurs de cette chaleur omniprésente (Kotcheff a lourdement insisté pour privilégier les couleurs chaudes). La sueur, la poussière, les mouches, les gueules de bois, le mode de vie poisseux : il se dégage une énergie bestiale qui tranche avec le silence du désert. Dans le rôle du réaliste Doc Tydon, le génial Donald Pleasence revendique avec délectation cet abandon de la civilisation qui menace Grant de plonger dans une irréversible folie.


La version de Wake In Fright projetée en France à partir de 2014 fourmillait tant de ces détails qu’on ne pouvait imaginer à quel point ce nouveau master et sa restauration n’avait tenu qu’à un fil !
Le monteur Tony Buckley, devenu producteur, démarra une investigation dès 1996 suite à la perte du négatif original. Il le localisa dans une collection affrétée vers Pittsburgh à Eyemark Entertainment suite à la faillite d’un laboratoire anglais. Après plusieurs mois ils se rendent compte qu’Eyemark (devenue KingWorld Production) appartient à CBS. Buckley s’appuya sur des contacts locaux et joignit un employé de CBS qui se rendit sur place et retrouva le négatif et les pistes musicales dans un container sur le point d’être détruit. La NFSA put démarrer la restauration en septembre 2004 avec l’aide d’Atlab Laboratories. Une restauration digitale plutôt que photochimique fut préférée pour une meilleure luminosité dans les scènes d’intérieur, d’autant que ressortaient des détails dans les négatifs non apparus dans les copies positives. Grâce à cette détermination, une copie bien meilleure put être projetée une seconde fois à Cannes en 2009, et suite à sa récente ressortie ciné, Wake In Fright bénéficia d’une belle édition dvd/Bluray par les bons soins de l’éditeur La Rabbia.


(1) Peter Galvin, The Making of Wake in Fright Part 1 

(2) Kenneth Cook in The Bulletin (1963)

(3) Extrait de l’interview de Ted Kotcheff sur le DVD anglais

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